#chroniques #07 | Incognito

Planche d’exercice BD – YU – 2020

1 | du monde

Non, pas seulement sauter les yeux fermés dans la terra incognita.

2 | le réel, le réel, encore le réel

Ce qui est vrai ? …

  • Allô ?  Papa, je ne peux pas te parler là.
  • Tu as fermé ta porte ? Ouvre-moi mon ange. C’est l’heure.
  • Non. Je…
  • J’entends ton souffle…
  • Ouvre. Vite. Ta mère dort. Raccroche et ouvre-moi cette porte.
  • Allô. Qui est à l’appareil ? …
  • … mon ange ? Allô ? Tu m’entends ?
  • Vous devez faire erreur.
  • Rose ? C’est toi ? Tu joues à quoi ? Je te préviens, je perds déjà patience. Je ne te le redirai pas deux fois. Ouvre. J’ai besoin de toi, tu le sais. Il faut que tu me laisses entrer. Qu’est ce qui t’arrive ?
  • Monsieur, je raccroche et j’appelle la police.
  • …  Rose ? Tu n’es pas seule ? Si bien sûr.
  • Mais c’est quoi cette comédie ? Ça commence à bien faire…  Rose, ce n’est pas drôle et ça ne te ressemble pas. Je te fais toujours confiance, tu le sais ma chérie. Je t’ai offert ce portable, il m’a coûté cher, et il n’est que pour nous deux. Ne me déçois pas. Mais mon ange, ne me décevra pas, n’est-ce pas ?
  • Tu veux que je m’en aille Rose ?
  • Chut. Non s’il te plaît, reste …
  • Mais qui est là ? tu n’es pas seule ??? Rose ?
  • Il n’y a personne d’autre que moi papa. Personne. Juste ta fille qui joue à être une autre… pour que… pour que tu ailles te coucher.
  • Coquine !
  • Allô, allô ? Rose ?
  • … Papa, ne me rappelle pas s’il te plaît. Il est tard et maman va se réveiller…. Et, je suis fatiguée. S’il te plaît. Pas ce soir. J’ai cours demain matin tôt.
  • Mais, ce soir, justement, j’ai…
  • Allô, allô ? Rose ?
  • S’il te plait, s’il te plaît. Papa, papa, papa….
  • … Je ne te reconnais pas. Que se passe-t-il ? Tu me rends dingue…
  • Non … Ne raccroche pas. Rose, Rose, Rose… Parle-moi au moins. Rose, Rose…

[Dans la nuit noire, portable éteint, tremblante, pelotonnée contre sa camarade de classe].

  • Tu ne diras, rien, à personne, n’est-ce pas ? Promets.

3 | écrire avec Clarice Lispector

Dans ses journaux d’enfance et d’ado, il y a sa collection de dessins blessés. Elle les collait. Un dessin, pour chaque fois. Pour chaque nuit, pour chaque descente dans la cave et chaque remontée vers le café-resto des parents, avec son panier d’œufs au bras, pour chaque omelette qu’il dégustait – elle sur ses genoux.

Il y a un trou de serrure – et derrière, le suintement d’une odeur de latrine poisseuse.

Mon amour… ?

Il y a les pierres manquantes du chemin sur lesquelles l’été, elle bute en courant vers la friche.

Tes yeux clos – un-deux-trois soleil contre les troncs d’arbres. On joue ?

Il y a les heures noires sans issue, la folie criminelle, l’irréparable dans la cave.

Ton grain de peau humide.

Il y a ses poumons écorchés dans la poussière du vent d’automne.

Ta neige brûlante au printemps.

Il y a au lointain des pics montagneux, un soupçon de lumière,

Ton parfum à la rosée d’été.

Il y a sa mâchoire serrée, entre ses herbes naissantes.

Mon ange.

Il y a l’hébétude d’une détenue pétrifiée après l’orage.

Tu trembles ?

Supposons que tout cela soit vrai.

Maintenant, seulement, peut-être, elle se souvient.

. 5 | à vous la cantonade !

Ce qui est vrai ?

Ce que tu vois, mais toi ne peux,

Ce que toi, voir préféreras ne pas,

Ce que toi verras, mais avoir vu diras ne pas.

Ce, qui dira-t-on ?

Ce que ce oui, ce non

Ce qu’à jamais ne le racontera,

Ce qu’à toujours oublier, préférera.

Ce, qui vivra dira ?

Ce que passé soufflera au revenir

Ce que sera l’aller et le venir

Ce qu’il pourra, l’avenir.

4 | de soi-même, et d’écrire

Supposons que je sois coincée dans un futur sans queue ni tête – ce qui n’est pas vrai. Supposons que je résiste à ce monde pas vrai – et ce ne serait pas simple. Supposons que je dise NON à l’innommable de ce monde, mais qu’on me contraigne d’une façon ou d’une autre à lui dire OUI – ce qui n’est pas réaliste. Supposons maintenant, que mise devant le fait accompli – chose non envisageable – je me révolte. Supposons que j’en pleure d’angoisse, de dépit et de rage – hypothèse invraisemblable puisque ce n’est pas du tout dans mes habitudes. Supposons qu’on m’isole pour éviter les remous – ce qui n’est même pas concevable – et que bouche bée, je ne puisse rien dire. Supposons pourtant que je doive déployer ma ruse et m’évader – ce qui est inimaginable.

Supposons alors, que mes inhabituelles larmes d’angoisse de dépit et de rage soient entendues par quelques-autres – ce qui serait franchement miraculeux. Supposons que ces rares larmes et celles des quelques autres, deviennent, rivière, fleuve, océan fougueux, ce qui serait quasi biblique, autant dire pure fadaise. Supposons que coûte que coûte, pour tenter une vaine échappatoire, à quelques-unes et quelques-autres, nous décidions que les miracles existent, et nous nous accordions de rêver, d’imaginer, de réécrire le monde,

Oui, supposons un instant que ce soit chose envisageable.

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

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