#chroniques #07 | Saudade

1.   Oui

Je dis seulement oui au monde qui chante.

2.   Supposons

Supposons qu’à mon réveil je reçoive un message terrible, ce qui est vrai. Supposons qu’y répondre soit impossible, ce qui est vrai. Supposons que j’y réponde malgré tout par des mots de circonstances, parce qu’il y a des moments où seuls les mots de circonstance sont dicibles, ce qui est vrai. Supposons que sous le message envoyé apparaisse un cœur rouge, ce qui est vrai. Supposons que demain il faudra se rendre à l’enterrement, ce qui est vrai. Supposons qu’il faudra lui dire quelque chose quand il n’y a rien à dire, ce qui est vrai. Supposons que ce message terrible j’aurais pu le recevoir de mille autres façons et qu’il n’en aurait pas été moins terrible, ce qui est vrai.

3.   Paris

C’est plat à n’en plus finir. Les montagnes ont disparu. Il n’y a pour les remplacer que des escaliers.

Il fait nuit. Au bord du port : des tentes. Les passants marchent vite. Mieux vaut ne pas s’attarder. Un rat.

Il pleut. Des files de parapluie restent immobiles à l’entrée des musées. Mes chaussures prennent l’eau.

Sur ce bus, arrêté près de l’Arc de Triomphe, le visage rigolard de Cyril Hanouna. La flamme du soldat inconnu vacille.

Des gens qui courent, qui se marchent sur les pieds, qui se ruent vers les trottoirs quand moi je voudrais traînasser.

Il est encore tôt. La file n’est pas encore interminable. J’entre dans Notre-Dame. La messe se termine. Les appareils-photos sucent le silence des pierres.

Un chien aboie. Un autre chien lui répond. Le maître du premier chien ne dit rien. Celui du deuxième crie. Le plus petit des deux chiens a failli tomber dans la Seine.

C’est une place, la Contrescarpe je crois. J’y bois un café amer. Au milieu du rond-point, un homme couché rote sa bière en canette.

Sous un pont près de Bercy, les mêmes tentes que partout, et ces mots gravés : « Elle croyait qu’on était égaux, Lili. »

Arrêt de bus : une vieille dame maquillée s’apprête à passer la nuit sous de minces couvertures.

4.   Roman photos : journal d’écriture

À l’arrêt, ou presque. Écriture de l’arrêt : un homme, une chambre, des livres. Écrire un livre où il ne se passe rien, vieille lubie d’auteurs qui cherchent à faire fuir les lecteurs. Mais c’est dans le rien qu’il se passe ce qui compte. Certains lecteurs le savent.

Un détail, sur une photo, ce vieux dictionnaire en lambeaux et ces noms quand je l’ouvre (il n’a pas bougé depuis la photo, il est resté fermé) : Francey Robert, Cousset, 1936 ; Thévoz Maria (il y aurait des histoires à raconter sur grand-papa et sur la tante Maria) (ce bouquin, Grottes, sur Séraphine, leur maman, est-ce que je le reprendrai un jour ?).

5.   Ce que

Ce que le soleil ôte à la mort.

Ce que les animaux regardent en nous.

Ce qu’un nuage ajoute de détresse.

Ce qu’un sifflement a d’incongru au bord de ce qui vient.

Ce qu’un soupir porte de ridicule.

Ce que pense cette petite fille en noir qui s’appelle Rose.

A propos de Vincent Francey

Enseignant, chanteur et clarinettiste amateur, je vis dans la région de Fribourg, en Suisse, et suis passionné de lecture et d'écriture depuis toujours, notamment via mon site a href="https://www.lie-tes-ratures.com/">lie tes ratures mais aussi sur un blog né à la suite de l'atelier d'été sur la ville : fribourgs.com. Auteur d'un livre autoédité, Je de mots, dictionnaire intime, je suis également présent sur YouTube pour, entre autres expérimentations, y parler de mes lectures.

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