
1 Oui
Je dis oui à l’être en devenir qui patiente en chacun de soi comme un tigre prêt à bondir pour dévorer le monde.
2 Si
Supposons que les livres ne soient plus accessibles, ce qui quelque part est réel. Supposons que l’écriture soit interdite, ce qui peut être réel. Supposons que le fracas des phrases ne soit plus possible, ce qui arrive. Alors il ne resterait que la danse de l’imagination s’infiltrant dans le corset de l’esprit errant sur les rives de l’imaginaire.
3 Reflets
La première fois, je n’ai rien vu, je n’ai rien compris. Je n’avais guère plus de vingt ans. J’ai suivi le peloton de touristes à la descente du vaporetto , j’ai rejoint la place Saint – Marc, j’ai vu. Mais je n’ai rien vu. J’ai dit c’est magnifique, c’est merveilleux, çà brille. J’ai dit aussi il y a trop de monde, trop de bruit, çà sent mauvais. J’ai pris trois photos avec mon petit appareil de l’époque. Je suis restée une journée et j’ai dit je suis allée à Venise.
La deuxième fois, c’était au mois d’août, les photos prises – une vingtaine – ont mal traversé les ans, elles ont pris une teinte rosée assez particulière assez en harmonie avec les tenues que je portais à cette époque : on y voit ce que l’on doit voir quand on vient à Venise : le pont des Soupirs, la traditionnelle pose devant la basilique et les pigeons sur les dalles, des palais le long du Grand Canal, des gondoles avec au loin l’ile de San Giorgio Maggiore J’ai un visage d’enfant car je ne porte pas mes lunettes.
La troisième fois, je suis avec mes enfants de 8 et 5 ans et je n’ai que la peur de les perdre dans la foule. Je ne me souviens que de çà, de cette angoisse tout au long du séjour en Italie. Je ne sais plus ce qu’on leur a montré ; nous ne sommes restés qu’une journée. Les photos retrouvées ne disent rien de la lumière, conservent le voile qui a recouvert mes souvenirs.
Un long temps avant que ne survienne de nouveaux séjours. Nous logeons dans une petite ville à l’extérieur et prenons le train tous les matins pour rejoindre Venise. Et la sortie de la gare Santa Lucia est à chaque fois comme une première fois. J’ai un bon appareil photo et mon œil désormais sélectionne. Il écarte les fissures et s’immisce dans les eaux irisées
Ce sont les odeurs de cuir, qui sortent en flots des magasins où se vendent des sacs et leurs accessoires, et se répercutent dans ces ruelles étroites , qui me saisissent en premier . Le cuir d’abord puis à mesure que l’on se rapproche de la place Saint-Marc, les relents de nourriture , sauces ou viandes rôties, qui s’échappent des nombreuses trattorie où je finirai bien par échouer à un moment ou à un autre. J’entre dans la basilique et suis prise par l’émotion lorsque mes pas foulent le pavage en mosaïque qui ondule.
Ce fut comme un appel à l’entrée des immeubles. Je posai mon regard sur les plaques nominatives, espérant je ne sais quelle apparition qui ressusciterait une ascendance familiale ou un étoilement de cousins mis à jour. Je lus ainsi des dizaines de noms italiens chevelure de sonnettes. Je syllabai ainsi des noms en « o », des noms en « i ». Dans l’impatience des yeux n’arrêtant pas leur course, l’appareil photo est un œil vigilant , un révélateur du non dit, un découvreur de strates, un psychanalyste du reflet…
Entre les langues et les eaux, lestées de peintures éphémères, on tisse sous les soupirs, une étoffe de songes où se brode au fil sang le cordon qui relie à la mère. Ce qui niche dans le silence, au seuil des mots, et qui étreint comme une crue.
La sensation intense de marcher sur les ossements du passé, calfeutrant ces vivants et ces morts qu’on garde au fond de soi : qui se doute que je vous porte comme vous m’avez porté ? Lorsqu’on s’éloigne un peu du vécu quotidien, ils surgissent sans gêne dans le miroir déformant du souvenir : à l’angle d’une rue, dans le fond d’un tableau , sous la démarche d’une silhouette croisée ou sur une peau de parchemin qui soudain vous regarde. Juste une manière de nimber les tessons du passé et de désincruster l’écriture de la gorge.
À délier les hasards des pas, on se faufile en anacrouse sur la partition vénitienne , avant que la cantate ne s’élève et que les voix de lumière entonnent leur polyphonie, enflammant l’aura de qui espère. L’ostinato des cloches susurre sans répit l’humanité sacrée et irradie d’une sève neuve la main avide de qui écrit. Face à l’ile des morts se savoure la force des silences.
Le regard brouillé, se plonger dans les reflets rouges et ocres qui irriguent Venise, et tenter d’y déchiffrer les promesses du jour qui s’éveille. S’arrêter et regarder le feuillage au-dessus d’un mur révélant en tendresse la présence d’un jardin, d’une enclave de paix où la ville pleine de bruits s’estompe. Caresser d’une main amie les plaies de crépi qui suintent sur les murs, s’infiltrer dans les calli, se laisser se perdre et puis se perdre encore, lire les noms des ruelles et les réciter en un chapelet païen, se laisser envoûter par la langue qui s’éclate dans la bouche comme une grenade bien mûre, s’attarder dans une corte et là adossée à un puits laisser monter des pensées incontrôlables, ne rien faire d’autre qu’espérer ce dialogue avec l’ange assis sur la margelle.
4 Tranche de travail
Extrait du travail d’un texte long autour de la métamorphose ( travail en cours) . Ici c’est un passage du chapitre trois, dans le deuxième interlude :
Une forme est devenue informe. Elle devient déjà son devenir. Il n’y a que des plis et des replis qui retiennent les lignes de faille. Tout est dedans en un remous dont on ne peut rien percevoir. On ne peut rien chercher. Il n’y a rien à trouver. C’est insaisissable. Il faut renoncer à voir ce dedans. On ne peut que tendre vers, et attendre. Espérer. Ce cocon est replié devant le regard. On cherche derrière, on cherche autour, on cherche dans les plis et les replis, on cherche ce que l’on ne peut voir. On cherche ce qui se dérobe. Et dans le dedans, sans doute, des vagues d’ombres, des forces contradictoires, un chiffonnement pour être. Disparition, apparition. À l’abri des regards. Il faut un peu d’ombre pour être., et laisser advenir ce qui doit. Ce devenir en boutons. Plus il y a de plis et de replis, plus il y aura de profondeur. Tout regard ou désir de regard creuse cette voie vers la profondeur: c’est un en train d’exister. Comme l’acte d’écriture est un en train d’être. Ce qui cherche à éclore est en germination, comme un déjà-là, mais pas encore. Cela pousse et repousse et tapisse les parois du cocon. À l’intérieur, on sait la tache rouge, la flamme de l’incertitude sensible, celle qui fait battre le cœur de cet espace clos, où s’impose le silence, mais où une lutte contre l’effacement est en jeu. La cartographie errante des plis se met en mouvement, se trace, erre et se perd même parfois. À l’intérieur cela s’écrit rond, emmêlé et tiède *, cela innerve un présent nourri de passé et ouvert vers un devenir, cela fait vibrer la tache rouge qui guide l’apparition, la marque rouge survivante, à l’état latent, au fil des images qui se forment, se déforment et se reforment, se dérobent, se déchirent et se donnent dans une émergence où cela sonne et résonne comme un chant grégorien, sur un petit pan de notes et d’accents portés sur une partition de lumière.
* Clarice Lispector ( Agua viva)
5 Ce qui taraude

Ce que la sculpture donne à être à qui se tient devant
Ce qui traverse – les souffles les mots les pensées – et s’abandonne
Ce que l’on voudrait dire et ce qui ne peut s’écrire
Ce qui subsiste et hante
Ce qui tremble ou lévite encore après
Ce que cela murmure dans le creux de la pierre
Ce que cache la danse du marbre
Ce qui questionne et reste sans réponse
Ce qui étonne à chaque regard posé
Ce qui réclame le regard
Ce que regarder signifie alors
Ce que l’air libre dit en passant
Ce que le vide vertical ouvre dans la voix
Ce qui creuse encore un peu la vie à venir
Ce qui aux aguets dans le vide attend
Ce que je pourrais nommer chrysalide
Venise comme un très bel écho… votre poésie me touche, admirative de vos textes Merci