1|le monde va généralement mieux sans nous
Je dis oui au monde [si] la chaleur retombe, [si] le monde détend ses muscles et ses nerfs dans un assouplissement général, légère impression de répit, sursis provisoire.
Emprunté à Sandrine Bourguignon, Et d’une vie toute animale, Editions Cambourakis, 2024, p. 83 et 93
2|Supposons que je n’écrive pas, ce qui est vrai.
3|Uniquement piscines
C’est parce que je nage en pleine confusion. Et que ça n’a probablement rien à voir avec le mot saudade. Je ne suis pas nostalgique des piscines.
La piscine Benjamin Delessert est grise. Toutes les piscines ont un abord gris triste et terne. Ainsi est mon humeur à l’abord de la piscine, grise triste et terne. La piscine Garibaldi est sombre. On s’y rend toujours le matin à huit heures et le matin à huit heures du mois de novembre au mois de mars il fait encore nuit. La lumière de l’éclairage public nous donne un teint blafard. La piscine du Rhône est fière de son champignon. On la repère de loin grâce à ce grand spot d’éclairage. Les pavés sont disjoints sur les quais. La piscine de la Croix-Rousse est de l’autre côté de la colline. Du moins je le crois. Le ciel est bleu le soleil jaune dans un angle comme sur les dessins d’enfant. A Saint-Siméon-de-Bressieux, le bassin est en plein soleil pleine lumière, impossible de soutenir son regard. On nage avec des lunettes noires. La piscine de Sainte-Marie-aux-Mines est déserte. L’enfant trouve un billet de cinq euro tout sec sur le parterre humide des toilettes. La piscine de Marcigny, je n’y vais pas. J’imagine le sol carrelé et rugueux trop dur sous la plante des pieds et le bassin impeccablement rectangulaire. Avant, la piscine était découverte et n’ouvrait que l’été. Les enfants y allaient volontiers, il fallait les accompagner. Corvée. Maintenant elle est couverte. Elle a été construite à l’emplacement des anciens terrains de tennis. Les enfants n’ont plus besoin d’être accompagnés. Ils ne vont plus à la piscine. Rue de Margnolles la piscine est en haut du jardin parallèle au mur. Elle est très bleue et sans bord pour se tenir. Un tunnel en plastique transparent la recouvre. Aujourd’hui un échangeur routier la traverse.
4| Écho
Récemment j’ai lu ce mot dans un livre1. Je l’ai aimé je l’ai longuement mâché mâchouillé fait rouler sous ma langue puis relevé dans mon carnet de propositions d’écriture afin qu’il repose décante mûrisse me revienne un jour comme boomerang. Dalva, la narratrice, relate la discussion qu’elle a eu avec son frère : « Nous buvions du vin et Paul me dit qu’il y avait un mot portugais, saudade, qui semblait représenter parfaitement notre ferme et nos vies, le mal du pays ou bien la nostalgie d’une chose vitale mais irrémédiablement perdue, dont on pouvait seulement conserver le rêve, comme si pendant une brève période vous aviez aimé une femme corps et âme et qu’elle était morte soudainement. » Et voilà que François Bon nous le sert sur un plateau, que je lis de nouveau ce mot dans la chronique de Clarice Lispector datée du 20 novembre 1971 : « Tout cela s’appelle saudade – j’essaie de retrouver Londres dans ma mémoire, dans ces notes. Et ainsi cela n’est que noté, le plus vite possible, avant que le sentiment ne s’efface. »
A l’instant il me laisse muette et confuse comme si le mot m’avait été extirpé que je n’avais pas su le retenir mais ce mot ne m’appartient pas, pas plus qu’il appartient à Clarice Lispector Paul ou quelqu’un d’autre. Le plus surprenant c’est que le livre que je suis en train de lire2 repose sur ce mot sans qu’il soit énoncé. Sur la page de titre on peut lire roman de terrain. En deuil, la narratrice parcourt l’Italie, villes et campagne, hors des sentiers battus et sur les routes empruntées plus anciennement par son père quand il emmenait sa petite famille d’Allemagne en Italie pour les vacances. Favorisés par la lumière et les couleurs changeantes des paysages traversés, les souvenirs remontent. Et le gris hivernal italien la ramène à Londres où elle avait aussi séjourné avec son mari. Alors qu’elle achève un séjour dans le delta du Pô, la rangée de peupliers qui barre le paysage se superpose à celle du bord de la Tamise. Je lis dans la chronique Londres 10 fois qu’il y a la ville « et puis il y a les routes, la campagne anglaise, différente de toute autre campagne. Je me souviens d’arbres très hauts. » Dans Le bosquet je lis : « L’après-midi passé dans l’estuaire de la Tamise, la lumière de l’hiver finissant, la découverte inattendue, aux portes de Londres, d’un paysage dont le vide s’offrait si généreusement à la vue, tout avait soudain ressurgi, et, après avoir passé des jours et des jours ici, les yeux rivés sur le petit bois de peupliers qui entourait la ferme, tout à l’extrémité du champ, le spectacle de la rangée de peupliers qui, par une fin d’après-midi de février, se détachant sur l’immense étendue de l’estuaire au jusant, avait viré du gris clair au noir en passant par le bleu, me parut soudain d’une importance si cruciale que je ne parvenais pas à comprendre comment il avait pu s’effacer de ma mémoire. » (p. 362) Je ne savais quel mot apposé sur ce procédé. Je le tiens à présent. C’est saudade. Je vais sucer ce mot encore longtemps ronger mon os et quand la proposition d’écriture sera prête je la cracherai comme un noyau de cerise.
1 Jim Harrison, La route du retour, 1998, traduit de l’anglais par Brice Matthieussent, Christian Bourgois éditeur, 1998, p. 77
2 Esther Kinsky, Le bosquet, 2018, traduit de l’allemand par Olivier Le Lay, Grasset, 2020
5| Regard aveugle

ce qui advient de voir après coup. de deux choses lune l’autre c’est le soleil. Prévert.
ce que la photographie révèle je ne l’ai pas vu à l’œil nu je n’ai pas regardé le soleil éclipsé. j’ai vu sur l’image un croissant de lune à gauche.
ce que l’image gomme ce sont les fils électriques d’ouest en est parce que ceux du sud au nord ne passent plus au-dessus des parcelles. ils ont été enterrés.
ce que l’image ne montre pas c’est le platane isolé au milieu du champ. pour une fois l’œil absent derrière l’objectif ne l’a pas vu.
ce qui guide nos pas à cet endroit ce soir-là c’est l’éclipse. mais ce chemin et ce parcours se répètent comme autant d’occurrences à relever dans un carnet. à photographier l’arbre.
votre oui au monde, l’écho dés le départ Harrison a surgit en lien avec Dalva, j’ai aimé ce texte le votre et le sien, la proposition ce qui …photo et texte, une belle proposition en soi
Merci caroline pour la lecture partagée.
Laisser mûrir, cueillir, prendre le chair, recracher le noyau.
Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai bien ri avec les piscines et puis la 2| . Quelque chose d’un grognement rebelle, fort appréciable.
Rebelle oui sûrement mais pas assez. merci d’avoir ri de mes piscines (je les ai (sûrement) en horreur)
Le plongeon pour nager vers la saudade
Le noyau de cerise pour s’orienter vers la saudade
L’écho pour entendre à l’horizon des peupliers, la saudade
Confusion bienvenue