#chroniques #07 | d’après

1| à l’instant

Oui aux retrouvailles sans limites : 

 la mort

 ne fait pas le poids

2 | appels

Supposons qu’il reste peu de temps, ce qui est vrai. Supposons que soient mises les bouchées doubles pour parer au plus pressé, ce qui est vrai. Supposons que les appels du monde ne cessent d’interférer avec le déroulement prévu, ce qui est vrai. Supposons qu’il soit parfois nécessaire de se mettre aux abonnés absents, ce qui est vrai. Supposons que l’espace arraché à la dispersion se dérobe, ce qui est vrai. Supposons que tout ce qui se passe, tout ce qui s’écrit, serve de tremplin pour aller au-delà, ce qui est vrai. Supposons qu’un vaste livre de granit soit lisible à marée basse et à perte de vue, ce qui est vrai. Supposons que le déchiffrage du ciel et des rouleaux marins fasse la différence, ce qui est vrai. Supposons que la danse des mots à l’aplomb d’un château en ruines nous entraîne, ce qui est vrai.

3 | Palaiseaudade

Vieille bâtisse couronnant le petit palais ? C’était une ferme à cour carrée au bord du plateau dans la ville d’en haut. Dans la ville d’en bas :  la rue principale tout en longueur, ponctuée par la gare— chas de l’aiguille qui traverse le tissu urbain vers la vallée de Chevreuse, Orsay, Gif ou, dans l’autre sens, vers Sceaux. Sceau du secret bien gardé entre canal, parc et château.

Les escaliers entre les arbres font le lien. Marches descendues quatre à quatre, courir vers la gare ou vers son destin, mêmes foulées. Dans l’autre sens, remonter la pente : celle qui passe par l’église, le conservatoire, la résidence étagée sur les flancs de la ville témoin de notre histoire.

Ligne de Sceaux. Sans elle, rien de tout ce qui est arrivé n’aurait eu lieu.

Descente encore, pour retrouver ceux qui chantent en bas. Pluie torrentielle, les caniveaux débordent, les trottoirs boueux sont impraticables. Je marche sur la route mal éclairée. Au volant de la voiture : la directrice de la maison des jeunes. Choc. Accident : elle ne m’a pas vue. Je suis tombée par terre c’est la faute à Voltaire. Du sang dans la rigole. La tête aurait pu se fendre en deux comme coquille de noix. Hôpital dans la ville voisine, voix cassée, retour en haut. Le chant attendra.

La statue de Joseph Bara. En bronze. Installée au bord de la place de la Victoire. Pas loin de la maison de ses parents. C’est un adolescent de treize ans, représenté juste avant l’effondrement. Légende dorée du sacrifice républicain. Les habitants finissent par ne plus le voir.  

Près des Granges, l’eau alimentant les fontaines de Versailles coulait dans la rigole. Je passais par là, pieds nus au petit jour pour retrouver mon disparu. Dans la ville d’en- bas, la salle municipale, encore appelée salle des fêtes, accueillait nos concerts de musique ancienne, initiés par un hypnotique ménétrier. Récemment, dans la ville d’en-haut, une salle associative a été construite :  c’est la salle de la Rigole. Un sentier piétonnier la longe.

Au milieu de la rue de Paris — épine dorsale de la ville—, un restaurant portugais est ouvert. Accueil chaleureux de la patronne : ceux qui travaillent trouvent là des prix abordables, des plats avec tomates, poulpes et pommes de terre. Menu ouvrier. Le jour des obsèques de maman, la patronne a ouvert plus tôt son commerce. Pour que nous puissions avoir un moment à nous, juste avant.

Dans un berceau arboré, la silhouette blanche d’une maison ancienne. J’ai appris adolescente que George avait vécu là. Je lisais alors ses romans et l’histoire de sa vie. Maman connaissait Mizou Baumgartner qui avait acheté la maison de George. Va la voir, elle te fera visiter l’endroit. J’étais timide, réservée, comme on dit. Et aussi remuée par des situations compliquées à vivre. Je suis juste passée devant la maison sans entrer. J’ai continué de lire George et je sais que Mizou a fait vivre le musée du Hurepoix, se passionnant aussi pour le travail d’Alexandre Manceau, le graveur qui aimait Aurore.

Les couloirs aériens d’Orly distribuent en face de la vieille ferme départs et arrivées des avions. Mon père, devant la porte de la cuisine, les écoute : le vent a tourné. La rumeur diffuse des avions au lointain indique le début d’une belle journée. Quand on n’entend rien, le ciel ne tarde pas à se charger d’ombre.

C’est une chanson, toujours la même, écoutée un soir d’orage près de la fenêtre donnant sur la cour aux granges.

4| initiales 8

Supposons que je l’aie rencontré, ce qui n’est pas vrai. Pourtant, la rencontre a eu lieu autrement. Supposons qu’un grand lièvre apparaisse au moment où je parle de lui, ce qui n’est pas vrai. Pourtant, d’un bond vigoureux il sait comment faire pour exister tout en échappant aux commentaires. Supposons que, comme lui j’aie vécu dans une ferme sans eau courante avec toilettes au fond du jardin, ce qui n’est pas vrai. Pourtant, j’ai bien vécu dans une ferme. Supposons qu’il ait survécu à la folie collective, ce qui n’est pas vrai. Pourtant de nombreux enregistrements prouvent le contraire. Supposons qu’il ait tout envoyé paitre, ce qui n’est pas vrai. Pourtant l’amertume semblait avoir gagné du terrain. Supposons que je fasse en sorte de l’appeler par des canaux inhabituels, ce qui n’est pas vrai. Pourtant ses réponses et les tiennes passent par la petite montagne que caresse un vent frais, par les dessins d’une rivière creusant la mémoire de son passage, par l’oiseau de paradis ou le goéland d’Ouessant.

5 | strates

ce qui est recouvert par la mer | ce qui est découvert par elle | ce qui revient de loin | ce qui s’écarte des sentiers battus | ce qui afflue| ce qui se voit depuis le pont de Recouvrance | ce qui ne se voit pas tout de suite | ce que cache l’exercice du gouvernail | ce qu’il révèle

A propos de Christine Eschenbrenner

Génération 51.Une histoire de domaine perdu, de forteresse encerclée, de terrain sillonné ici comme ailleurs. Beaucoup d'enfants et d'adolescents, des cahiers, des livres, quelques responsabilités. Une guitare, une harpe celtique, le chant. Un grand amour, la vie, la mort et la mer aussi.

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