1 | Oui
Oui au jour qui dessine ses reflets sur les feuilles argentées d’un oranger
Oui à la lumière qui danse dans les yeux d’un enfant
Oui aux faiseurs de rêves qui donnent sans compter
Oui aux semeurs d’étoiles sur les chemins des rêves
2 |Ce qui est vrai
Supposons que la voix de mon père, sur le répondeur, semble plus vieille que son visage — ce qui est vrai.
Supposons que je continue d’écrire à quelqu’un longtemps après qu’il a quitté le monde — ce qui est vrai.
Supposons qu’une notification affiche « est en train d’écrire… », puis s’interrompe, puis reprenne — ce qui est vrai.
Supposons qu’en appel vidéo, j’entende, derrière une voix, un bruit animal que je ne reconnais pas — ce qui est vrai.
Supposons que mon téléphone se mette à sonner, la nuit, alors qu’il n’y a plus aucune connexion — ce qui est vrai.
Supposons que le mot « vu », resté sans réponse, ouvre un abîme plus vaste que cet œil qui me voit sans me voir — ce qui est vrai.
Supposons qu’une publicité m’offre exactement ce dont je viens de parler à voix haute, sans que je l’aie jamais écrit nulle part — ce qui est vrai.
Supposons qu’un correcteur automatique substitue un mot à un autre, au plus près du sens qu’il devine, sans jamais me consulter — ce qui est vrai.
Supposons qu’un logiciel décide ce qui est le mieux pour moi ; déçue, je l’annule, et au même instant il reparaît — ce qui est vrai.
Supposons qu’un déluge de notifications me submerge d’une réalité plus vaste que tout ce que j’en avais pressenti — ce qui est vrai.
3 | Saudade
L’Arc de Triomphe, la Porte du Peyrou.
Je ne sais plus combien de fois je suis passée sous cet arc romain, la tête en l’air.
Me reconnaît-elle ?
Passer l’immense porte de fer forgé.
Suivre la lumière de ce matin de novembre.
Retrouver mes rêves enfuis, banc esseulé, odeurs de tourbe et d’humus.
Une porte entrouverte rue de l’Argenterie.
Sur une maison de maître.
Tomettes anciennes au sol.
Un large escalier de marbre.
Un olivier centenaire veille sur la minuscule place de la Chapelle.
Un léger brouillard se lève.
Odeurs chaudes de café et de croissants.
L’olivier, lui, ne bouge pas.
Le Phillaire, l’arbre aux souhaits.
J’ai oublié mon souhait.
Peut-être était-il trop grand pour moi.
L’arbre, lui, est toujours là.
Café du Palais, couru de tous.
Sur la terrasse, la rue Foch en enfilade.
Mon expresso chaque matin avant de franchir les portes du Palais de Justice.
Rue de l’Aiguillerie.
Vitrines attirantes, cafés à peine visibles.
Je la descends lentement.
Toujours la même,
elle me mène à la Faculté de droit. .
L’Opéra. Une soirée dans une loge.
Le velours rouge, les dorures.
Les voix incandescentes.
En bas, la salle.
Le lustre immense.
Antigone.
J’y ai vécu, j’y ai travaillé.
Vingt ans de matins et de soirs.
La médiathèque est là.
Elle m’attend peut-être.
Le Lez.
L’eau, la faune, la flore, les arbres.
Vingt ans à longer ses berges.
Vingt ans d’amour.
Tard le soir, le murmure des petits barrages.
4 | Ce qui n’est pas vrai
Supposons que je puisse regarder les informations du soir sans détourner les yeux, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que je me souvienne du nom de chaque ville bombardée aussi bien que du nom des rues où j’ai grandi, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que je fasse quelque chose de ce chiffre qui m’a serré la gorge un instant dans le métro, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que je lise jusqu’au bout chaque article que je partage sans l’avoir lu, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que mon silence, à table, ne soit pas déjà une forme de consentement, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que je sache quoi répondre quand un enfant me demande si tout ira bien, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que je sache expliquer, sans mentir, pourquoi j’ai éteint la radio en plein milieu des nouvelles, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que le café que je bois, ce matin, n’ait aucun lien avec une terre que je ne verrai jamais, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que je pleure autant pour un inconnu que pour quelqu’un que j’aime, ce qui n’est pas vrai.
Supposons qu’à la fin de la journée, j’aie vraiment détourné les yeux, ce qui n’est pas vrai.
5 | Ce qui, Ce Que
Ce qui résiste à la première phrase avant qu’elle ne cède
Ce que la page blanche exige avant même que j’écrive
Ce qui se déplace d’une idée à une autre sans que je l’aie décidé
Ce que l’esprit sait avant que ma main ne l’écrive
Ce qui s’efface d’un mot se poursuit dans la naissance d’un autre
Ce que le silence entre deux phrases laisse deviner
Ce qui hésite longtemps avant de choisir une virgule plutôt qu’un point
Ce que le lecteur inventera que je n’ai pas prévu
Ce qui persiste d’une phrase ratée et s’accroche à la phrase suivante
Ce que je tais exprès pour que le texte respire
Ce qui revient dix pages plus loin sans qu’on l’ait appelé
Ce que l’écriture découvre que la lecture ignore, donner sans compter
merci, vraiment dense, et notamment les deux usages symétriques des «supposons que»…