
1. Du monde
Dire oui au monde ? Oui, si seulement…
2.
Suppose que ton smartphone ne te quitte plus, ce qui est vrai
Suppose qu’il conserve tes photos et tes textos, ce qui est vrai
Suppose qu’il garde en mémoire tes déplacements, ce qui est vrai
Suppose qu’il les envoie tu ne sais ni où ni à qui, dans les nuages, ce qui est vrai
Suppose qu’il écoute tes conversations, ce qui est vrai
Suppose qu’il prenne la forme d’un objet collé sur ta peau, ce qui est vrai
Suppose qu’il t’espionne sans même que tu en sois conscient, ce qui est vrai
Suppose qu’il filtre les appels et messages qui te sont envoyés, ce qui est vrai
Suppose qu’il décide de ce qui est mieux pour toi, ce qui est vrai
Suppose que, de peur de le perdre et d’être en manque, tu te le fasses implanter intus et in cute, ce qui est vrai
Quelle liberté te reste-t-il ?
3. Longing
Ce jour d’hiver la rue sent délicieusement bon, une odeur de linge fraîchement lavé et repassé, fragrance « fleur de coton » qui illumine la grisaille du petit matin. Puis le vent souffle depuis l’East River, et tout s’efface.
Odeur écœurante du café laissé sur la plaque électrique à chauffer, à cuire et recuire. Bonheur de découvrir sur 59et V ce take-away japonais qui vous sert un véritable expresso bien serré.
À East Hampton, en avril, ce n’est pas encore la saison touristique. Des jeunes hommes venus de l’autre Amérique, celle du sud, repeignent de bleu et de blanc les vitrines des magasins très chics et très chers.
La gare de Montauk à Long Island est inondée. Du milieu des eaux émerge une chaise longue en plastique blanc.
Il pleut, le vent souffle, tord et brise les parapluies télescopiques. Ils gisent abandonnés dans la corbeille de métal au coin de la rue. Une aubaine pour les sans, sans abri et sans travail, qui les récoltent et vont les échanger gratuitement chez Duane Reade contre des neufs qu’ils revendent à la sauvette au coin de cette même rue.
Tous les matins, sur 77 et York, elle fait la circulation pour les enfants de l’école ; tous les matins, je la croise et la salue ; mais elle refuse d’être photographiée ; pas question qu’elle se retrouve à la une des fucking French papers.
Chez Dino, ça embaume l’ail et le pain fraichement cuit. Les pizzas ont le vrai goût du bon pain. Comme ils te prennent pour un touriste, ils oublient de te proposer un doggy bag, que tu dois réclamer. On fait la queue pour y trouver une table. La pizzeria voisine est totalement vide.
Promener son chien invisible à Brooklyn. Demander avant d’entrer au restaurant si les chiens sont admis. Bien sûr, dit le serveur qui apporte une gamelle d’eau fraîche dès que tu es installée ; il se penche pour le caresser et te félicite pour la bonne santé et la gentillesse de ton chien. Sur le trottoir, croiser un autre chien en laisse. Le toutou s’arrête et flaire l’extrémité – pourtant vide – de la laisse que tu tiens. Tu finis par te poser des questions.
Rue de l’Upper East Side inondées de soleil et de chaleur en fin d’après-midi d’août. Ronronnement incessant et obsédant des climatiseurs qui tapissent les murs des immeubles et surchauffent la rue. Elles sortent leurs chiens, tous de petite taille, adaptée aux one-bed-rooms et papotent entre voisines. Le chien, ce média idéal pour faire connaissance. NYC, une ville de femmes, me dit-on. WDC, à l’opposé, est une ville d’hommes. C’est là qu’il faut aller pour se trouver un bon mari.
Les grands-mères minuscules, de moins d’un mètre quarante, qui font vaillamment leurs courses dans les quelques deli survivants où l’on trouve encore des petits pâtés comme dans la Middle-Europa de leur jeunesse.
Les vendeurs des quatre-saisons du coin du bloc, 83 et York, dorment sur place. ils ne démontent l’éventaire qu’en cas de forte tempête. Ils sont marocains et égyptiens. Khaled a étudié au lycée français du Caire. Cette fin de journée-là, il fait beau et, en français, on parle football : après avoir vaincu les Girondins de Bordeaux, le Galatasaray va affronter Hambourg. Qui va gagner ? C’est qu’un Turc s’est joint au groupe ; il y a aussi un Italien et les deux Mexicains du coffee-shop. Ce rassemblement étonne la cliente américaine, une grande blonde à pony-tail qui n’en comprend pas, mais alors pas du tout la raison.
West Side, entrée de la station de métro Museum. Devant toi, un rat descend les marches tranquillement, une à une. Il a le poil bien luisant, d’un brun tirant sur le roux ; il tortille un peu du popotin, qu’il a bien rond. Arrivé en bas, il disparaît soudainement dans le couloir.
Retour en bus bien après minuit d’un spectacle de danse au Met. Les messieurs lisent le NY Times, les dames portent talons hauts et manteaux de fourrure, certaines un diadème à brillants dans les cheveux.
Rues après la tempête de neige qui a immobilisé la ville pendant une matinée. Les chasse-neige repoussent la neige vers le bord du trottoir, les doormen et les super qui nettoient leur portion de trottoir la repoussent vers la rue. Quand tu descends du bus, tu dois enjamber un muret d’au moins soixante centimètres de haut.
4. Journal d’écriture et de recherche (7)
1753.
Parce que c’est, me semble-t-il, une année charnière pour Marie Anne Fournier (1728-1791) et Hélène Blanquet (1726-1796), les deux vies parallèles que je vais tenter de retracer. L’une se marie en 1753, l’autre mettra au monde son deuxième enfant, un garçon, après avoir sevré sa première fille. Parce qu’à Rosières, le bourg d’un peu plus de deux mille habitants où elles vivent, l’année est particulièrement marquée par la violence. La violence n’est pas chose inhabituelle dans le Santerre ; on se fracasse le crâne à la sortie du cabaret, on se tire de coups de fusil entre rivaux et concurrents – parfois le fusil s’enraie et vous explose à la tête – ou on éventre à la baïonnette le serviteur, peut-être trop zélé, du collecteur des impôts, comme le montrent les registres de la paroisse. Mais en 1753, la violence n’est pas qu’individuelle, coup de colère ou vengeance ; c’est aussi celle de la justice royale ; violence institutionnelle aussi, celle des « petits morts » de l’Hôpital des Enfants Trouvés de Paris placés en nourrice à Rosières, qui viennent y mourir en masse, âgés au plus de quelques semaines.
5. ski-skeu
ce qui reste d’un livre lu sur la plage : quelques grains de sable qui glissent sur la table quand on l’ouvre en hiver.
ce que tu peux faire avec des mots
ce que tu ne peux pas défaire quand les mots ont franchi la barrière de tes dents
ce que tu ne pourras pas écrire ici
ce que tu n’aurais pas dû écrire ici (ou ailleurs, d’ailleurs)
ce que tu voudrais écrire sur les murs
ce que tu n’arrives pas à effacer
etc. etc.