#chroniques #07 | équanimité

  1. Oui au prochain pas, pied nu. Anachorète se dérobant, stylite descendant, immersion et bourdonnement : oui, oui, oui. Acquiescer à l’apparition des tentations palustres. Sans crier gare, le fond atteint le bout des pieds atteint notre imaginaire. Les yeux s’effarent dans la surface malachite et cherchent refuge dans l’immense voile céleste. Oui aux surgissements illusoires suivis d’un long relent fétide et humiliant. Oui à la fatigue qu’induit la nervosité et la peur… Oui à la dislocation, à la pointe du devoir impérieux et nu. Oui, prostré, tout ouïe, attentif à la vie du marécage. Oui, le pied bute et est coupé sur un véritable obstacle, enfin! Le saignement dure. L’écoulement réchauffe l’eau et la peau. Oui à l’équanimité quant aux conséquences. Oui – véritablement! au reflet sanguin – coalescence de l’Image et de la Chose. Et oui même à la fascination renouvelée par l’intuition de ce que serait le Monde. Oui, s’attendre au détour du Monde.
  2. Supposons que la feuille de décompte des heures est disparue de ma bannette, ce qui est vrai. Supposons que les feuilles n’aient pas d’autres utilité que pour communiquer ses heures à la secrétaire, ce qui est vrai. Supposons que la feuille retrouvée dans un classeur chez moi, ce qui est vrai. Supposons la gène occasionnée par cet évènement, ce qui est vrai.
    1. Trois cahiers noirs, mes journaux décrivant douze mois dans le Nord-Ouest de la France travaillant dans le secteur du pipeline.
    2. L’année sur la D775. 33km entre Derval et Redon. Parenthèse contemplative, écoute et conduite éclairant les arbres de cette ligne brisée au 12ème kilomètre à Guéméné-Penfao.
    3. Le Café Tempo à Guéméné-Penfao, lieu de pause où je lis les introductions et quelques pages des derniers livres reçus dans la boite aux lettres ou ceux achetés sur Redon – selon la météo, alternativement terrassé par la mélancolie ou le sublime de ma solitude.
    4. Un express et un Perrier tranche. Sauf les deux verres de cidre bus cette année. Un lors d’une conversation sur les rivalités entre les villages de pêcheurs de crustacés et coquillages et ceux de pêcheurs de poissons. Le dernier à la fin de mon contrat étonna la tenancière. C’est fascinant comme la peur d’être pleinement soi peut abstenir un être.
    5. Thierry Logie, le propriétaire d’Aquaperle, fut mon premier interlocuteur sur Redon. Son regard espiègle sous ses lunettes bleue cerclées de noir. Le type d’encre de Chine, le type de plume, le type de papier… Il me prodigua une attention et aborda le sujet avec une simplicité qui me poussa à croire au travail. Douze mois après mon départ d’Ille-et-Vilaine, il ferma définitivement son magasin.
    6. Le Cinéma Manivelle, machine à rêves, échappatoire temporaire pour retrouver nos chimères communes, une mise en rythme aux formes du cinéma actuel, assise hebdomadaire.
    7. La librairie Le Libre et la Tortue, son propriétaire et ma confidence : j’écris.
    8. La libraire Libelune, où je n’avoua rien de mon écriture.
    9. Le Nautic Café, devant lequel je me garais, sa terrasse où je lus avec trépidation l’Intuition de l’Instant de Bachelard, ses marginaux dont j’entendais avec tristesse l’écho de mon désir de libération de jeunesse.
    10. Le Shannon Café, sa terrasse surplombant le Nautic Café où je lus le texte de George Simmel sur l’amour, le mariage et la prostituée.
    11. L’écluse de la Digue de Saint-Nicolas-de-Redon, lieu de départ du chemin que je marchais si souvent. Un jour de saudade, j’y enregistra un message pour M***** où constellait déjà cette liste.
  3. Supposons que je sois actuellement disponible à une certaine intensité du désir de l’autre, ce qui n’est pas vrai. Supposons que je sache encore ce qu’est un désir, ce qui n’est pas vrai. Supposons que je sache vraiment ce qu’il en est de moi, ce qui n’est pas vrai. Supposons que la frustration de mon désir forme deux mains jointes à jamais, ce qui n’était pas vrai.

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