1 – Le monde
On nous dit, et voilà vérité, que c’est partout déréglé, déboussolé, décati, tout en folie, le sang le vent. Nous le voyons et le vivons.
Mais c’est le monde entier qui vous parle, par tant de voix bâillonnées.
Où que vous tourniez, c’est désolation. Mais vous tournez pourtant.
Edouard Glissant, Traité du Tout-Monde
2 – Le carrefour
Je me suis postée devant la bibliothèque, ce grand parallélépipède marron face à la gare. Deux minutes pas plus. Ceux qui attendent le tram se sont agglomérés contre le mur du centre commercial, bande de 30 cm d’ombre. L’arrêt lui cuit. Pareil celui des bus. Traverse les rails une poussette équipée d’un parasol de fortune, un lange tendu que la mère a coincé pour protéger le bébé. Femmes couvertes, très couvertes, aux longues robes et aux foulards foncés, d’autres jupe courte, décolleté et sandales. Quant aux hommes, ils osent tout, les chaussettes dans les tongs, les shorts, torse nu gros ou sec, sans oublier les lunettes de soleil pour tout le monde. Une voiture grise passe au ralenti. Un bus freine, prend sa cargaison sans s’attarder et démarre, vite arrêté au feu rouge désert. La minute s’étire et moi je sens la plante des pieds qui chauffe, mes deux pieds s’enfoncent dans le bitume qui fond et me garde prisonnière.
3 – Insomnie
Il aime se coucher de bonne heure. 21 heures, maxi 22 heures. Il ronfle souvent une grande partie de la nuit. Parfois son propre ronflement le réveille. Il se tourne et oublie. Sur le côté, il se love, jambes pliées en position fœtale. Il transpire, non qu’il fasse vraiment chaud mais cette posture lui donne des suées. Il tourne, il vire, un coup à droite, un à gauche jusqu’à qu’une crampe féroce paralyse son mollet et ses orteils. Là, il n’en peut plus et se lève. Il arpente le couloir frais pieds nus. La cuisine, une eau pétillante bien fraîche bue au rythme de la marche salvatrice, talon, déroulé de la plante, orteils allongés. Il n’allume pas les pièces qu’il traverse. Son pas maintenant débarrassé de la crampe est plus fluide. Il va s’asseoir dans le canapé du salon. Passe une voiture électrique dans la rue en contrebas, seuls ses phares éclairent rapidement les murs. Un courant d’air fait frissonner sa peau nue. Coup d’œil au téléphone portable : 4h30, il ne s’était pas trompé. Il pense à sa compagne qui maintenant doit occuper le milieu du lit laissé libre, voire aussi sa place, elle aime au petit matin s’y étendre dans un demi-sommeil qu’elle dit propice à la venue des rêves. La lune éclaire la grande pièce d’un blanc cru, il pourrait même cette fois-ci lire un livre. Téléphone en main, il égrène les nouvelles du monde, abattu. Le camion de pompiers, sirène hurlante, traverse à tombeau ouvert le carrefour. Silence, à nouveau une crampe, côté droit cette fois-ci, re-marcher, re-boire. Il jette un coup d’œil à la bienheureuse endormie, il sourit de la voir étalée à sa place. Il retourne au salon, la lune a fui, seul le petit jour sans trop s’affirmer émerge d’entre les draps rose bleuté. Un merle solitaire pousse ses notes et répète inlassablement sa chanson. Ah oui, il est l’heure du ramassage des ordures. Poubelles ouvertes, renversées, vidées dans un fracas bien réglé où chaque éboueur connaît sa partition. Le jour se lève comme tous les matins, lui seul sur son canapé.
4 – autoportrait ?
J’aime marcher dans la ville. Les itinéraires ne m’intéressent pas. Je regarde tellement les nuages, les joufflus, en édredon, les esseulés, les rêveurs… que je me casse la figure. Quand je dors, je ne ronfle pas, enfin pas trop. Le métro m’a toujours fascinée, petite, je demandais à ma mère d’aller jusqu’au bout de la ligne. Dans le métro, j’aime étudier la forme des crânes et je me propulse des milliers d’années plus tard, quand des apprentis archéologues fouilleront nos restes et analyseront leurs trouvailles. Deux des mes amies, quand le temps est beau, ont cette expression légèrement décalée « c’est délicieux ». J’aime le vent, il m’aide à tenir debout et me fait avancer quand je suis trop fatiguée. Au petit matin, je me réveille au piaillement des moineaux, amplifié des ricanements des corneilles, puis clôt par le roucoulement des pigeons ramiers. J’aime être dans l’eau, sous l’eau, sur l’eau et j’aime la boire, je suis eau.
5 – animaux sauvages
C’est l’été, on se promène dans les bois avec les filles d’une dizaine d’années. On longe la Meuse, on la suit de méandre en méandre, nous en surplomb et bien au frais, elle sous le soleil brûlant d’après-midi. Les filles sont contentes de découvrir l’escalade et nous heureux de profiter de cet endroit à cheval sur deux pays, dans une forêt où les frontières sont définitivement anéanties. Nos regards embrassent les arbres contre lesquels nous faisons parfois halte, levant bien haut les pieds pour ne pas chuter sur leurs racines, appréciant l’ombre percée de légers coups de soleil, dénichant quelques minuscules fraises sauvages que les filles écrasent sur leurs lèvres pour mieux les savourer et garder leur jus en guise de maquillage. Nous avançons le nez a vent, le sous-bois est dense et odorant, on admire des fleurs sans connaître leur nom, mais qu’importe on goûte le plaisir des découvertes. Regarde, regarde, viens voir, comme c’est beau… On invente des histoires d’escalade quand on croise un chêne imposant, alors par où tu passerais pour arriver là-haut ? Cache-cache derrière les rochers. Je vise un beau promontoire tout en courbes grimpantes. Idéal. Derrière une biche est là, tranquille, cherchant quelque herbe à déguster et moi, j’arrive. Regard d’étonnement réciproque, elle s’enfuit, magnifique. De cet instant qui n’a duré qu’une petite seconde, voire une fraction de seconde, je garde l’image de ces yeux de biche qui me regardent et que je regarde.