1 | Néon dans la nuit
The World Is Not Yours
Dans le film Scarface un néon « The World Is Yours » tourne et clignote dans le vestibule d’Al Pacino mais tout finit très mal.
2 | Carrefour du Levraut
La route forestière est large, plate, d’un blanc poussiéreux. Elle débouche sur une vaste esplanade sablonneuse d’où partent quatre chemins. L’une des voies est aussi large que celle par laquelle je suis arrivée et semble en prolonger le tracé en s’infléchissant vers la droite. Deux autres chemins, plus étroits, s’enfoncent dans la forêt sur la gauche et dessinent presque aussitôt une fourche. Le quatrième chemin repart en épingle et s’enfonce dans le bois, formant un angle aigu avec de la voie que j’ai emprunté pour arriver à ce carrefour forestier. Un gros rocher. Deux bancs. Une étrange construction de bois mort posée au sol, un carré irrégulier qui évoque les premiers éléments d’un cabanon. Je ne sais pas s’il s’agit d’une cabane d’enfant démantelée, d’un tas de branches mortes déplacé par des forestiers ou d’autre chose. L’écorce des pins est orangée, presque rouge dans la lumière du soir. Je suis seule à ce carrefour. Munie d’un élastique, je fais quelques exercices de gymnastique. Je me sens un peu ridicule à me contorsionner ainsi dans le calme de cette forêt de pins. J’enlace le tronc d’un arbre. Son écorce rugueuse, chauffée par le soleil des derniers jours, est tiède comme une peau. Je perçois dans le liber une pulsation sourde. Ce n’est sans doute que le battement de mon propre sang.
3 | Haute insomnie
Le refuge est en pierres grises. A plus de 2 500 mètres d’altitude, il surplombe le lac de Rabuons, entouré de sommets qui dépassent les 3 000 mètres. Quand je suis arrivée en fin de journée, le ciel était tourmenté. Des bourrasques de vent jetaient des grains de pluie par poignées. L’orage approchait. J’ai attendu l’heure du dîner dans la petite salle du refuge en buvant beaucoup d’eau. La journée avait été longue et chaude. La nuit est tombée. Le vent avait forci, froid et mauvais. Dans le dortoir, une dizaine de randonneurs étaient déjà installés sur les châlits sommaires, dans leurs sacs de couchage, parfois sous les lourdes couvertures du refuge. Je me suis installée à mon tour. Évidemment, j’ai eu envie d’uriner. J’ai essayé de me retenir. Je n’avais aucune envie de sortir, ni de déranger mes voisins dont le souffle régulier indiquait le sommeil. Mais plus je résistais, plus le besoin devenait pressant. Je me suis finalement levée avec une infinie précaution. Je suis sortie centimètre par centimètre de mon couchage, j’ai allumé ma lampe frontale en cachant son faisceau de la main, ouvert doucement la porte du dortoir, descendu les escaliers. Dehors, la nuit était noire et hostile. Le ciel, encore très chargé, était éclairé par une lune froide. Je me suis soulagée près d’une mare où quelques linaigrettes tremblaient, la tête courbée. En revenant, le contraste entre le froid vif de l’extérieur et la chaleur du dortoir m’a stimulée. Je me suis rallongée, le cœur battant, incapable de retrouver le sommeil. J’entendais les autres respirer, remuer, se retourner avec des bruits calmes d’animaux. Moi, je restais les yeux ouverts, immobile avec un léger mal de tête. J’étais énervée de ne pas pouvoir bouger librement, sortir, allumer une lumière, lire. La vie collective dans un refuge de haute montagne impose une discipline stricte après le couvre-feu. C’est la règle du jeu. Je suis restée longtemps ainsi, en me répétant que, même sans dormir, je me reposais. Mes jambes étaient agitées de picotements, conséquence de l’effort de la journée. L’attente s’est prolongée. J’ai de nouveau eu envie d’uriner et je suis ressortie. Le temps s’était calmé. Le lac de Rabuons brillait, d’un éclait noir, dans la nuit.
4 | Autoportrait par les bords
Les bruits mécaniques me sont pénibles. Les machines à café, les aspirateurs, les tondeuses, les tronçonneuses. Je possède très peu d’appareils ménagers à cause de leur niveau sonore. Je m’invente parfois des vies parallèles en miroir des actualités. Je travaille dans l’équipe de maintenance de la Patrouille de France. J’entraîne l’équipe de foot B de Garches ou de Gonesse. J’ai la fabulation bénigne. Dormir l’après-midi me rend heureuse. Me baigner dans un lac aussi. Marcher dans une rue vide sous un soleil violent également. J’ai quelque chose d’un ruminante. Je mange beaucoup de salade et d’herbes aromatiques. J’aime aussi les plats qui cuisent longtemps. Je prends vite des habitudes. Dans les pays, où j’ai vécu, je fais mon nid comme un animal explore son territoire. J’ai peu d’amis mais je leur téléphone souvent. Une conversation commencée il y a des années se poursuit. Aujourd’hui, je peux rester plusieurs jours sans parler à personne. Les personnes m’intéressent, mais elles ne me manquent plus. Je me lasse rarement des paysages. J’ai eu peur de devenir alcoolique parce que ma mère l’était. Ce n’est pas arrivé. On m’a donné beaucoup de surnoms. Ils sont les toponymes de mon parcours de vie. J’ai besoin d’épuiser mon corps. Les courbatures me rassurent. Ce que les autres pensent de moi me surprend toujours. Je me crois intransigeante, agressive et sans humour. Ils me disent volontiers facile à vivre, patiente et d’humeur joyeuse. Je me trouve ordinairement moche. Je n’aime pas mes mains, mes pieds, mes épaules, mon nez, mes paupières ni ma lèvre supérieure. Mon sourire me sauve. J’aime mes os : mes mâchoires, mes avant-bras, mes tibias, mes chevilles, mes clavicules. Je dors mal avec quelqu’un. Les hommes prennent trop de place. J’ai connu quelques instants de bonheur absolu. Ils tiennent dans une poignée d’heures. Le monde court à la catastrophe. Une partie de moi accompagne cette chute avec volupté. Je déteste cette part de moi qui jouit de son impuissance. Je ne remplis jamais mon réfrigérateur. J’achète pour demain. Parfois pour après-demain. Je gaspille peu. Je prévois peu. Je me sens incapable de bien gagner ma vie. Cette incapacité ne m’a jamais empêchée de vivre. Je suis une femme de mon temps mais je ne sais pas ce que cela signifie.
5 | La laie souveraine
Je marchais au col de Vence. Le sentier suivait le flanc de la colline, taillé dans un pierrier où poussaient, çà et là, quelques touffes d’herbe sèche. Le paysage était presque entièrement minéral. Quelques lézards couraient entre les pierres. Tout à coup, je l’ai entendue avant de la voir. Un bruit de pas rapide, régulier. Puis elle est apparue, fonçant droit sur moi. C’était une laie. Elle avançait à vive allure, sans doute plus de quinze kilomètres à l’heure, la tête basse, les épaules engagées, avec cette façon obstinée de courir propre aux suidés. Derrière elle, presque invisibles tant leur robe se confondait avec les pierres grises et brunes, trois petits marcassins la suivaient. J’ai immédiatement compris qu’elle ne dévierait pas de sa trajectoire. Avec ses petits, elle pouvait devenir dangereuse. Je distinguais son corps massif lancé à pleine vitesse. Si elle me percutait, elle me renverserait sans difficulté. Je ne faisais clairement pas le poids. J’ai quitté le sentier et commencé à grimper le pierrier pour mettre une quinzaine de mètres entre elle et moi. La pente était raide. Les pierres roulaient sous mes pieds. J’ai posé les mains au sol pour trouver de meilleurs appuis et gagner un peu de hauteur. Une fois au-dessus du chemin, je me suis arrêtée et je l’ai regardé passer comme un bulldozer, sans ralentir, sans même tourner la tête vers moi. Les trois marcassins couraient derrière elle, exactement dans sa trace. Je garde un souvenir vif de cette rencontre. De la perception très nette de sa puissance. Elle avançait avec une détermination tranquille. J’étais l’intruse sur ce sentier. Je n’avais qu’à m’écarter. Il n’y avait rien de cruel dans cette évidence. Seulement l’autorité calme d’une laie.