#Chroniques #02 | oublis – « Ich bin der Welt abhanden gekommen » 

1/ du monde


Comment écrire sans l’oubli

2/ le réel, le réel — la saisir

Je veux la saisir à l’instant précis où elle entre dans la maison d’été; sous le manteau d’hiver on ne voit pas comme elle est maigre; elle fait deux pas ; deux comme franchir une infinité de pas à rebours et il y a par terre des feuilles, ce sable et cette mousse blanche que le vent a poussées; comme si, jusqu’ici, les vagues. Je veux la saisir à l’instant quand elle pousse la porte et qu’elle pose sa valise sur le seuil, fait deux petits pas dans ses chaussures à semelles épaisses qui la rehaussent –elle a perdu deux centimètres depuis sa chute–, et la saisir avec cette boiterie qu’elle cache. La saisir avec le bruit du vent ce 10 mars 2022 après qu’il a plu, et que l’odeur de la pluie se mêle aux eaux qui stagnent, moussent, rongent les murs, moisissent le pain, percent les os. Je veux la saisir à cet instant précis quand son téléphone sonne dans la poche de son manteau d’hiver puis juste après devant la grande table à manger, sous ce bouquet de septembre qui pend, avec ces jouets en désordre et cette boxe qui clignote comme une alarme muette. Et que par la fenêtre qui donne sur le jardin soudain c’est bleu.
Je veux la saisir à cet instant précis, ce 10 mars 2022 après qu’il a plu et que dans le port de Constanta, des matelots attendent des nouvelles de leurs villes d’Odessa ou de Marioupol… quand elle pose sa valise et fait deux petits pas comme enjamber une infinité d’instant … d’Odessa ou de Mariopol… Je veux la saisir ce 10 mars 2022 après qu’il a plu et qu’elle dit regardant les photographies sans cadres du dessus de la cheminée: Occupons nous de ceux qui sont encore vivants. Je veux la saisir avec ces photographies sans cadres, avec ces dessins d’enfants, ces cailloux, ces algues comme des arbres secs quand elle raccroche son téléphone et que se tournant vers moi, elle dit : Moi je veux vivre encore, mais debout. Je veux la saisir à cet instant précis où elle allume la gazinière rouillée appuyant ce bouton qu’il faut presser longtemps pour que la flamme vive, la saisir quand elle se penche, avance ses mains vers la chaleur; et elle porte cette bague qui a traversé la mer noire dans une boite de charbon médicinal

3/ avec Clarice Lispector – voyage – (un livre toujours en cours)

Un voyage à la troisième personne avec une traversée en bateau de plusieurs jours, même une tempête
Un voyage, à la troisième personne avec vue sur la Statue de la Liberté et la grande gare de New York; avec ce train et cette banquette de bois. Avec plusieurs nuits dans l’odeur des bêtes, avec un orage et une grange où l’on danse. Et le rêve de fuir
Un voyage à la troisième personne avec des photographies de guerre et celles d’inconnus croisés dans les gares
Un voyage à la troisième personne avec l’enfant qui pousse sous la robe, avec plus loin, dans un baquet sous un arbre en fleurs, les enfants d’une autre qui chantent une chanson de marin
Un voyage à la troisième personne comme l’illusion d’être libre; et jouir avec l’homme ivre
Un voyage à la troisième personne, avec cette vraie fausse indienne et l’inconnu de la langue des visages noirs
Un voyage avec elle dans un champ de maïs, et quelques fantômes et l’inconnu d’un nom
Un voyage avec une charrette qui se renverse à la troisième personne
Un voyage à la troisième qui se termine dans la neige au pied d’un building
Un voyage avec ce surnom comme un titre : DANISH-RED-SKIN

Si c’est sur cette impuissance même à l’écrire que repose l’existence de ce livre. Après beaucoup de retours en arrière je n’en ai pas trouvé la forme. Démembrer ce qui a déjà été écrit? Faire  exister le livre en creux? (comment l’écrire court ce roman long)


4/ état d’écriture

Le bruit que fait la joie quand elle se froisse, mais quelle est sa couleur?

Aller à la fenêtre : tomber en nuages.
Comme un troupeau laineux gonflé à l’hélium, leur course lente. 

Mettre un dahlia en terre.
Ce qui vient avec la pelle. Cailloux. Racines. Œil. Dents.
Creuser et ne plus y penser.

Quelle est la couleur de l’albumine, quelle est la couleur de la lymphe?
Celle de ta peur.

Sur le tableau bleu qu’il peint, un chien. 
Et le panache du chien traine dans la poussière
comme un drapeau blanc pour faire le ménage.

Arroser les fleurs.
Bouturer les mots.
Routine dérisoire.

Une puce cherche refuge dans les fibres écarlates du tapis.
Je l’écrase. C’est la guerre.

de la répétition des mots
poussière, couleur, voix, guerre, radio, terre, caillou, enfant, (robe), encore,
peut-être, tomber, et ce conditionnel qui rôde

c'est quoi l'écriture en cours ? écrire pour l'atelier. Tenter des prises directes avec le réel. Dicter au téléphone, découvrir l'interprétation lacanienne de la transcription : COMMENT VIVRE SANS ME LEVER DE BONHEUR . Rassembler, classer les textes d'atelier et les autres. Séparer, regrouper: Portraits- Voyages- Textes courts- Textes (long en jachère) ... Que faire de cette matière? Qu'est-ce qui fait lien? (une amie à qui je demandais le lien entre ses amours successives m'avait répondu : Moi) Une écriture qui reposerait sur moi ce serait un peu court 
Parfois un texte se détache, qui fait un bruit différent. Il peut, on le pressent, grandir de l'intérieur. C'est arrivé récemment. Le texte a grandi assez pour y mettre un point final (ce qui n'est pas si vrai car la dernière phrase du livre reste sans point) et en faire un petit livre. Un tout petit livre (se demander à présent pourquoi) Aller au bout d'un geste? apprendre à finir?

5/ et en-dessous

Il y a un endroit de l’oubli ou la perte sonne plus fort, un endroit où le perdu devient la matière même.

et se cacher sous la fiction , la musique des phrases, l’humour : s’échapper

et le mot mort qui revient

sentiment de ne pas vraiment affronter la consigne, écrire malgré tout : une autre façon d'être en panne 




A propos de Nathalie Holt

A commencé en peinture, a vécu de théâtre et d’opéra, des années de scénographie plus tard ne photographie pas que son lit tient son journal en images écrit et marche chaque jour A publié des nouvelles : Ils tombaient / Averses / couché on fait plus court édition UnJeudi

14 commentaires à propos de “#Chroniques #02 | oublis – « Ich bin der Welt abhanden gekommen » ”

  1. Que c’est beau mais que c’est beau Nathalie. Comme je suis ton travail photographique sur ton instagram, lorsque je lis tes écris, j’imagine les photos que tu pourrais prendre de tes mots. Merci pour toute cette poésie.

    • ( les photographies c’est peut-être ça le journal que je ne sais pas écrire, pas réfléchit encore au mouvement inverse ) Merci Clarence

  2. « Sentiment de ne pas vraiment affronter la consigne, écrire malgré tout : une autre façon d’être en panne  » , c’est une lecture possible; celle d’un envol est aussi possible; « affrontez la consigne », mais on peut « faire un écart », c’est un choix possible. Si « être en panne » produit ce genre de texte, évitons les stations-services.

  3. oui, la consigne permet d’écrire et parfois nous amène ailleurs c’est souvent réussi, j’ai bcp aimé vous lire et en accord avec les commentaires qui précèdent oui c’est très beau

  4. Ton texte « c’est quoi l’écriture en cours » me fait du bien. Il m’intéresse, m’interroge, me rassure, me guide. Ta pensé et tes mots m’éclairent. Merci Nathalie – Oui, une écriture qui reposerait sur une femme de notre époque, qui a envie (qui est en vie) …

    • Être en vie … merci de ton retour Cécile puisse nos questions en rebonds nous éclairer un peu .

  5. Nathalie, ce voyage à la troisième personne fait tellement déjà un livre, pour moi dans ce texte de la 3 il y a tellement tout ce qui ferait un livre génial, on a l’impression qu’il faudrait juste amplifier chacune des phrases pour qu’il apparaisse !! et avec un titre comme ça « DANISH-RED-SKIN » moi je veux le lire ce livre de voyage !

  6. Avoir les matières les images les tentatives des pages et des pages et ça ne prend pas. il est possible que le rêve de ce livre soit plus fort que son existence. Les tentatives ont déposé quelque chose, mais quoi? Assez pour quoi. . Merci de tes précieux encouragements Line.

  7. La trace du perdu s’inscrit dans tous tes pas de côté
    dans et hors la consigne
    joue avec toi de ses cachettes et réapparitions
    quel voyage
    Merci Nathalie