4 | Je suis d’équipe de matin ce samedi. Je rencontre pour la première fois une collègue transférée pour remplacer au pied levé une absence. Je me rappelle d’une discussion où j’avais appris qu’elle était connue pour sa plastique hors du commun et qu’elle avait du franc-parler – à son arrivée, récente, elle avait eu quelques embrouilles avec des collègues et avait sû faire face. Je suis pris d’un malaise en la rencontrant puisque contrairement à d’autres caractéristiques physiques telle que la taille, il semble clair que sa figure est l’objet de travail, d’investissements multiples, de réalisations concrètes et pourtant je ne peux rien questionner, ébruiter de mon impression, faire correspondre l’affect et l’expression (me viennent les images de célébrités américaines et autres figures hypersexualisées). Je suis surpris et fasciné de l’association de ce corps et cet esprit qui se dévoile en trois temps. Je saisis dans un premier temps une présentation de soi volontaire, arrangeante, serviable. R. Jaccard avait un titre qui me revient « L’influence des talons aiguilles sur les intellectuels« . Contrairement aux talons aiguilles, qui supposent un choix circonstancié, s’hypersexualiser concrètement par la chirurgie suppose un imaginaire qui ne souffre pas de la contradiction, de l’ambiguïté ou du décorum. Je me saisis à faire semblant de ne pas voir. Je ressens avec violence ce que l’on pourrait appeler mon male gaze. Je ressens une certaine violence à ne pas pouvoir me mouvoir comme d’habitude dans mes regards absents, yeux à demi-clos, me pâmer dans mon asexualité, dans la fatigue désexualisante du soin des autres, dans mes soupirs résignés dans l’ascenseur, dans le confort et l’anonymat de l’humiliation salariale. Je me rappelle avec bonheur qu’il ne s’agit que de huit heures. Je fais tout de même sa connaissance entre de long silences où je cherche à m’oublier dans un écran, une porte de placard, quelques carreaux de carrelage, un paysage à travers une fenêtre. Je vois qu’elle écrit sur son portable. J’organise un peu les termes d’une discussion à trois sur l’emploi, le salaire, fait monter les enjeux, distribue les bons points, valorise et questionne. Je découvre dans un second temps une personnalité revancharde, paranoïaque, plaisant à dominer l’autre dans les affaires, dans les relations de travail avec ses supérieurs. Elle mentionne avoir un ami RH, un ami avocat et un autre, juge. Je réponds ne pas saisir les relations par le droit ou la menace de son utilisation. Elle renchérie et me convint de vérifier mes heures, mes fiches de paie, etc… Dans un troisième temps, quand elle prétend que nous travaillions beaucoup, je l’interroge à qui elle pense quant elle dit « Contrairement à d’autres« . Je découvre l’existence d’un copain militaire qu’elle a suivie dans trois villes et qui « se fait chier toute la journée au régiment« . L’association avec un militaire va désormais de soi. Sa personnalité m’apparait soudain dans son rapport à l’autre sous l’aune de la fascination, de la provocation, de la défiance et la méfiance. Je crois saisir ainsi son jeu et son plaisir. Quelques minutes plus tard, je réfute un peu plus durement leurs arguments sur l’absence de salaire et le passage à l’usine – par frustration déplacée puis c’est l’heure de rentrer. Je suis blessé de ne pouvoir trouver un métier qui pourrait se défendre de ce genre de comparaison. Je suis blessé d’avoir envie d’elle, honteux d’avoir encore envie de séduire une femme, peur d’être le tiers excitant d’une moitié jalouse, virile, potentiellement castratrice, meurtrière par profession. J’écoute Baudrillard sur la séduction et la virilité de l’hypersexuel, du transsexuel, la perte du féminin le soir venu sans être convaincu mais bien séduit par son détachement à lui. Quelques jours plus tard, je saisis au détour d’une course en ville la tristesse du corps au quotidien, sa fragilité et crois saisir un peu de notre époque dans ma consolation. Je pense à David Le Breton, au passage de l’embellissement de l’âme à celui du corps. Je soupire un peu de ma solitude, de ma liberté, de l’excès de nos moyens et de la médiocrité de nos vues communes.
1 | Comment écrire sans idées? Comment écrire avec des idées? Comment écrire avec des idées sur une autre chose que ce que l’on écrit actuellement? Comment se frayer un chemin jusqu’à quelque chose d’écrivable? Comment écrire sans passion prenante? Comment écrire de façon neutre? Comment maintenir l’attention assez longuement? Comment écrire avec, pour et parmi d’autres? Comment écrire sans se nicher dans une alcôve? Comment écrire parmi les flots des jours? Comment écrire sans se faire un petit pré carré de thématiques? Comment écrire sans se diffuser dans l’inconséquence propre à la spéculation générale? Comment écrire avec densité mais sans un projet ? Comment s’approprier sans déplaisir la contrainte? Comment écrire à temps?
2 | Je veux saisir Kunihiko Mamiya là, à cet instant précis où il entre dans la fluidité des paroles animales. Parmi les livres sur la dissociation, la transe et le mesmérisme.
Je veux saisir Kunihiko Mamiya là, à cet instant précis où il entre dans l’indifférencié. Ce nulle part chaque fois différent. Là en pull en laine marron sur la plage. Là dans la pénombre d’une cuisine, d’un bureau dans un commissariat, d’un table à ausculter dans un hôpital psychiatrique.
Je veux saisir Kunihiko Mamiya là, à cet instant précis où il entre en lui et l’autre. Là regardant le paysage d’une face. Là, les vérités et trahisons d’une posture. Là où la couleur vive de la fêlure brille à travers les interstices de la carapace.
Je veux saisir Kunihiko Mamiya là, à cet instant précis où il sort du système de sécurité humain. Là, saisissant un verre, un briquet, un ustensile en métal. Là, dans un état de réceptivité, silencieux, plein comme une barrique. Là s’oubliant dans un environnement matériel fait de possibilités sonores, sémantiques, pragmatiques. Là, s’éventrant, coulant, en remontant les signes dans les sens parfois avenants, parfois inverses au sens commun.
Je veux saisir Kunihiko Mamiya là, à l’instant où il vacille et supervise la déstabilisation; Là où par une formule incohérente, une question répétée, une incommunicabilité stratège se crée encore une brèche. Là ouvrant vers du numineux. Là, avant qu’il y intègre ses obsessions, sa misanthropie, sa folie propre. Là, cette faille de l’instant. Là avant que l’autre soit une personne.
3 | Où es-tu partie à cet instant, entre deux regards vers moi, dans cette feuille, la main tendue vers la feuille de ton cahier couvert de fourrure rose? Où partiras-tu de commun et de singulier au fur et à mesure que tu apprends à tenir ce stylo rose de manière de plus en plus nonchalante dans ton adolescence? Quels souvenirs, sensations, bévues viendront former tes haines, curiosités et amours au fur et à mesure que ton écriture et ton trait s’habilitent à l’âge adulte? Quels étapes, quels obstacles, quelles épreuves pourras-tu raconter avec brio à l’age de la maturité ? Quelles difficultés t’attribuera-t-on la vieillesse venue? Quelles vérités nous auras-tu épargnées à notre mort?