#chroniques #02 | Chambre 361

1 | DU MONDE

COMMENT VIVRE SANS TOI


2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL – EFFONDREMENT D’UN MONDE

Ceci décrit la dernière chambre où vécut une femme. Aucune image, aucune note, rien n’en reste. Tout est reconstitué ici, à partir de la mémoire de la narratrice qui la décrit depuis le lit où elle est morte. Là, chaque jour, pendant presque deux mois, elle a vu la baie vitrée qui occupe tout le mur de droite. Dans le coin avec le mur du fond, elle a vu la petite table où elle déposait le plateau-repas après avoir peu mangé, puis plus, et la chaise où s’asseyait son compagnon quand il passait. Sur le mur du fond, en hauteur, elle a vu une télévision qui est restée éteinte durant tout le séjour – rectangle noir – et un distributeur de gel hydroalcoolique. Dans un renfoncement, elle a vu la porte de la chambre qui ouvre sur le couloir et une autre porte qui donne accès aux toilettes. En continuant à faire circuler son regard depuis le lit sur la gauche, elle voyait chaque jour la table de lit à roulettes qu’elle laissait le plus souvent posée contre le mur, même quand elle mangeait, elle s’asseyait alors au bord du lit, face au mur, dos à la baie vitrée, droite, légère, solide et faible. Elle voyait sur la table son téléphone, lien avec le dehors. Zoom arrière: au coin du mur à gauche de la porte qui donne sur les toilettes, il y a une valise rouge. Plus tard, comme chaque jour, elle regarde la baie vitrée, les rideaux sont levés, comme toujours, sur la table le plateau-repas est en attente du passage des femmes de service (parfois, c’est l’équipe des Blanches, parfois, c’est l’équipe des Noires, elles ne travaillent jamais ensemble), elle regarde la chaise, impatiente qu’il y soit assis, la télé est là, rectangle noir, le gel hydroalcoolique. La valise rouge n’est plus là. Elle est rangée dans le placard. Sur la table de nuit, il y a un carnet, à l’intérieur duquel sont rangées quelques lettres qu’il lui porte, à côté du carnet, quelques livres, du parfum, pour elle, Chanel n°5 et pour la chambre dont elle n’aime pas l’odeur, un pulvérisateur d’huiles essentielles. Dans la table de nuit, on ne voit pas ce qu’il y a. Dans le placard non plus. Mais l’on se doute que dans le placard, il y a, vidée, les vêtements rangés sur les étagères au-dessus, la valise rouge. Ce n’est pas très bon signe. Ce n’est pas très bon signe non plus de ne plus voir l’ordinateur portable, son MacBook Air, sur la table de lit à roulettes.


3 | ÉCRIRE CARTOGRAPHIE D’UN ARCHIPEL

Ceci décrit l’exploration d’un archipel. Il avait fallu une mort pour qu’il apparaisse et que naisse le désir de le parcourir. D’abord, la mort a permis de cartographier des îles. Puis, pour accompagner la morte, une foule est venue de ces îles, le cœur plein de souvenirs et de chagrins. La mort rassemblait, la morte reliait. L’exploration a commencé dès après les obsèques. Des courants se sont formés, des flottilles se sont constituées et ont appareillé. Les géographes avaient eu une intuition. Il y avait bien eu quelques prémices. Mais rien ne permettait d’identifier les îles qui désormais affleuraient partout dans l’océan. Il y avait des îles montagneuses mais aussi des îles dans la montagne, des îles abritant des humains et des îles-humaines, des îles désertiques et d’autres aux forêts luxuriantes, des îles-poèmes et des îles de poètes, des îles-lettres et des lettres postées depuis les îles éloignées, ou proches (d’autres continuaient à s’écrire depuis tout à côté). Il a été dit que la morte était l’eau, que c’était elle qui faisait voguer les navires, qu’elle portait, conduisait, qu’elle produisait les courants qui menaient aux criques abritées.


4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE PERSISTANCE DE LA PUISSANCE

Ceci décrit le passage d’une porte sur laquelle est fixé le numéro 361. Il ne sait pas combien de fois il a franchi la porte. Mais je veux décrire le moment exact où il la franchissait, quand d’abord il l’ouvrait, si elle était fermée. Il frappait deux coups, très légers, actionnait la poignée. Son regard se portait sur elle, au centre de la chambre, dans son lit, le plus souvent couchée sur le côté gauche, tournée vers la porte, c’est-à-dire vers lui. Dans l’instant où il la voyait, leurs sourires et leurs regards s’entremêlaient. Il ne sait plus ce qu’il disait quand il entrait. Il a tout oublié, sauf les images. Je veux décrire exactement comment son corps entrait, précautionneusement, comment il se sentait gauche, malgré le franchissement répété du pas de la porte. Je veux décrire comment il posait son sac sur le rebord de la baie vitrée, puis comment il allait se laver les mains. Elle était faible, elle craignait d’attraper une saleté. Il sortait de la salle d’eau, toujours souriant, les mains mains propres, elle lui souriait aussi. Elle lui demandait comment ça va mon coeur, ça va, et toi. Il s’approchait, déposait un baiser sur son front. Je veux décrire les détails qu’il voyait en entrant et indiquaient que quelque chose avait changé, par exemple le jour où la porte ne s’est pas ouverte sur la valise rouge. Il a posé son sac sur le rebord de la baie vitrée, il s’est lavé les mains, il l’a embrassée sur le front, il s’est dit que si la valise était rangée, c’est qu’elle devrait rester un peu plus longtemps que prévu. Je veux raconter ces détails, les restes du repas qu’elle laissait pour lui sur la table de nuit, les coupelles de pruneaux, les biscottes, les parts individuelles de confiture qu’il emportait. Il lui en reste encore. Je peux raconter les détails mais je laisse de côté les faits qui n’en sont pas des détails, qui au contraire étaient des bombes silencieuses, comme le jour où il a ouvert la porte sur un déambulateur, au pied du lit. Ce jour-là, il n’a pas croisé son regard de suite, elle avait les yeux fermés. Elle les a ouverts, n’a pas souri. C’est lui qui a parlé le premier comment ça va mon coeur, ça va, je suis fatiguée. Il est allé se laver les mains sans poser son sac, pour pouvoir pleurer, se mouiller le visage, essuyer ses lunettes, oublier le choc du déambulateur et du plateau-repas intact sur la petite table au coin de la chambre. Je veux décrire comment il rentrait quand, sur la fin, la porte restait ouverte et qu’il la fermait derrière lui, comment il entrait comme on entre dans une chapelle ou dans un rêve, sans faire de bruit pour ne pas réveiller la dormeuse. Il n’entrait pas de suite. Il restait un moment sans bouger, la porte fermée derrière lui, le petit corps endormi face à lui, front plissé, joues creusées, une main à plat sur le drap, l’autre pendante au bord du lit. Il s’approchait silencieusement, disait bonjour mon coeur en chuchotant, déposait quelque chose sur la table de nuit, une lettre, une photo, un présent, quelque chose. Je l’ai vu déposer chaque jour un présent, oui, c’est le mot qui me vient. Il rapportait le linge lavé, plié, le rangeait dans le placard, au-dessus de la valise rouge, rangée droite sous la penderie. Il ressortait alors sans l’avoir réveillée et revenait plus tard. Il ouvrait la porte (il la fermait toujours quand il partait), délicatement, et leurs regards et leurs sourires s’entremêlaient, encore, puis plus. Mais il entrait quand même.


5 | À VOUS LA CANTONADE !

« N’écrire que la moitié de ce qu’on voulait écrire », c’est déjà considérable, ça ferait des tonnes de papier, des dizaines de milliers de pages, des millions de mots et ça ne ferait jamais que la moitié de ce qu’on voulait dire, de ce qu’on voulait laisser là, pour que la vie continue et que des histoires la racontent.

15 commentaires à propos de “#chroniques #02 | Chambre 361”

  1. L’archipel… la gouvernance d’une île. Je trouva ça juste et courageux que tu collectes (recolles) tous les moments, même les durs, même la fin. Merci d’être avec nous cet été aussi, sur ce rude chemin. Merci de ne pas nous avoir faussé compagnie.

  2. …c’était elle qui faisait voguer les navires, qu’elle portait, conduisait, qu’elle produisait les courants qui menaient aux criques abritées.
    …les parts individuelles de confiture qu’il emportait. Il lui en reste encore.
    Très touchée. Merci Philippe pour ce texte. Bouleversant, oui.

  3. J’aime que le dessous et le dessus de toutes ces îles s’inversent et se relancent.

    J’aime que de détail en détail, on entre dans l’intimité pudique d’une vie qui décline, et dans l’amour indéfectible qui accompagne son départ.

    Merci

    • Yael, il y a quelque chose qui circule et me déplace, les détails conduisent aux îles, mobilisent les souvenirs, racontent la présence

  4. « Il a tout oublié, sauf les images.  »
    Merci pour ce « considérable » en archipel
    Merci d’écrire à cette distance intime
    C’est bouleversant

  5. philippe, merci d’être avec nous et de partager avec autant de pudeur et de force ces moments pleins de tendresse, de doute, de déchirure…
    c’est troublant, beau, émouvant. tu m’as cueillie, touchée et je trouve magnifique les mots que tu as posé sur cette belle âme envolée mais si présente dans ton coeur. encore merci pour ce privilège

    • je suis content d’être avec vous Dominique. Je ne sais pas où cela mènera ce que j’écris, mais ça me porte, vous êtes une île de l’archipel et l’atelier mené par François est une apaisante crique