1 | Au-delà des apparences
Comment vivre sans regarder au-delà des apparences ?
2 | Une chambre d’il y a longtemps
C’est une chambre d’il y a longtemps, quand j’allais en vacances chez ma tante qui était aussi ma marraine. Deux fenêtres aux vitres composées de petits carreaux de verre fumé sertis dans une géographie de baguettes de plomb. J’avais toujours trouvé ça un peu sinistre. Elles donnaient sur la rue, avec directement en face l’accès vers l’entrée du bois. La nuit, très peu d’éclairage, un noir d’encre. Entre les deux fenêtres une coiffeuse de bois sombre, j’ai le souvenir qu’elle était basse. Un grand miroir, un plateau couvert d’une plaque protectrice en verre sur lequel étaient placée une boîte à bijoux et d’autres choses dont je ne me souviens plus. Dessous, des espaces de rangement où étaient remisés d’anciens sacs à mains et de vieilles chaussures. Dans le sens des aiguilles d’une montre, sur le mur suivant, on aperçoit une photo encadrée de l’oncle (son mari), bel homme, en tenue militaire, assis sur une chaise, droit, fier, le cheveu couleur charbon, l’œil de jais, le teint basané. C’était avant qu’il ne soit fait prisonnier et expédié en Allemagne et en Bohême-Moravie pendant cinq ans, ou alors était-ce après son retour ? Je ne sais plus. À droite, surplombant le lit où mes parents dormaient quand nous y allions ensemble, un cadre ovale en bois, muni d’un verre bombé, contenait un bouquet de fleurs séchées ou un crucifix sur fond de velours grenat. Face aux fenêtres et à l’orée du bois, un autre cadre montrait une forêt et un lac lugubres. Quand on est petit, la forêt impressionne, surtout quand on vient de la ville. Et pour finir, la grande garde-robe à quatre portes, remplie de vêtements et de linge de toutes sortes. J’avais douze ans et j’étais seule avec ma marraine. Elle me montrait ce qu’elle avait dans son armoire. Je la revois sortir de son emballage une longue robe de chambre droite, légèrement évasée dans le bas, coupée dans un tissu synthétique vert pâle matelassé, col ras de cou, et rehaussée d’un nœud plat en velours marron clair dont les extrémités larges et plates également couraient sur toute la hauteur du vêtement. « C’est de ce peignoir dont il faudra me vêtir quand je serai morte », me dit-elle en guise d’explication.
3 | Dans les îles du Nord
À l’exception d’un seul, les voyages qui seraient relatés dans ce livre n’ont pas encore eu lieu. J’en serais l’unique lectrice. Son titre : Dans les îles du Nord. Il retracerait mes périples en Islande, dans les Îles Féroé, les Lofoten, les Shetland, les Orcades ou dans l’Archipel des Hébrides. Ce ne serait pas vraiment un livre, mais un carnet constitué d’un assemblage de feuilles dites volantes –– papier aquarelle, papier kraft, papiers divers récupérés –– reliées par mes soins. L’essentiel de sa matière serait couleur, dessin, croquis, texture, plantes ou fleurs séchées, collage. Il serait conservé dans une boîte où se seraient ajoutés des objets glanés sur les plages, pierres, coquillages, petits morceaux de bois flotté. Il serait un dialogue entre moi et ces îles dont j’aurais tenté de m’approcher par la finesse de l’écrit, la douceur de l’aquarelle, l’intime de l’image. Comme un pont entre elles et moi, pour y retourner au gré de mes envies et de mes besoins d’espace et de grand large. J’y chercherais le goût des embruns et le murmure du vent, son grondement, sa caresse comme ses bourrasques, l’insaisissable lumière. Un livre comme un rêve.

4 | Soleil du matin
Un extrait du chantier en cours. Dans le prologue, j’avais évoqué cette femme qui prend une chambre d’hôtel dans sa ville. La voici qui se réveille après sa première nuit :
« Elle se réveille d’une nuit sans rêve. Elle attache ses cheveux comme souvent quand elle se lève. Mais elle s’attarde quelques instants dans le soleil du matin, rien ne presse, elle s’assied, jambes repliées qui dépassent du long T-shirt, elle croise les mains sur les tibias. Le lit fait face à la grande fenêtre rectangulaire dont elle n’avait pas baissé le store. Le soleil se reflète dans le bâtiment d’en face et comme par ricochet se répercute sur les murs nus de la chambre traçant des contrastes d’ombre et de lumière sur elle comme sur les murs, des verticales qui font écho à celles des immeubles offerts à sa vue. Elle regarde devant elle, pensive. Mais que regarde-t-elle ? »
5 | Se mettre à nu
Tout écrire serait se mettre à nu, dévoiler ce qui n’a pas encore trouvé les mots justes pour se dire. Et j’aime l’idée d’un recto au verso inaccessible. Conserver la part de mystère. Quoi de mieux pour y parvenir que le silence entre les mots ou dans les mots même. Mais, par ailleurs, sans doute qu’à force d’explorer, de creuser, de descendre dans le profond, de frôler les limites de l’intime, celles-ci se laisseraient apprivoiser, deviendraient poreuses, permettraient peu à peu le surgissement de fragments de petites dimensions d’abord, puis de plus en plus vastes pareils à des fruits murs prêts à s’offrir. Tout écrire, sans doute le travail d’une vie.