#Chroniques # 02 | vers où

1 | à R.C

Comment s’extraire sans se couper des mondes en attente

2| là

C’est la chambre déjà explorée par le menu : mais où donc est placé, casé, laissé à l’abandon, le texte qu’on recherche. Et comment a-t-on fait pour qu’il disparaisse sans laisser de traces ? Il n’a pas été enregistré, donc c’était avant l’ordinateur.  La pièce n’est pourtant pas immense mais on dirait que ses recoins sont devenus des cachettes insoupçonnées qui alimentent le doute. Peut-être là plutôt qu’ailleurs. Mais à quoi bon regarder une nouvelle fois puisqu’on n’a rien retrouvé. Pourtant on recommence. En tête de lit, à portée de main, la garde rapprochée des livres qu’on aime toucher. Entre eux parfois, des feuillets sont insérés, pour une raison oubliée. Au pied du lit, des instruments à cordes, proches eux aussi. Dans une housse, ont été réunies les paroles des chansons qui comptent et qu’on connait par cœur. Il a peut-être été glissé là par inadvertance, comme un acte manqué. Un peu plus loin, le secrétaire-bibliothèque vitré : en vue, des petits trésors talismaniques, mais dans les tiroirs, aurait-il échappé à la recherche ? A moins qu’en face, du côté des étagères chargées, il reste dissimulé dans les coutures d’un espace apparemment contraint pour réapparaitre le moment venu. Un nouveau tour d’horizon sème le doute au beau milieu de tout ce qui est déjà parcouru.

3| autrement

Le livre ne serait pas ce qu’on nomme livre. Il n’y aurait pas vraiment de point de départ. Ce serait comme le bord d’une route, un sac posé à côté de soi, lesté de quelques livres-talismans. Une guitare, l’autre corps.  Le stylo : un bras tendu vers la route, déroulée à perte de vue. Partir, surtout.  Et puis des points d’ancrage, envisagés uniquement par rassurance, comme des titres de chapitres qui se dissoudraient au contact d’événements ou de haltes imprévus. Il y aurait un indispensable point qu’il faut atteindre, un rêve éveillé dont on ne parle à personne parce que c’est le moteur secret et que si on le décortiquait en le donnant en pâture aux curieux, il se volatiliserait instantanément. Il y aurait une fin qui ne serait pas une fin en soi mais prendrait d’abord la forme d’une impasse– une fois franchi le petit pont sur la route de Saumane– avant de céder la place au rebond — coup de pouce du destin dissimulé dans la lecture d’une page précise, désignant une brèche dans le mur. C’est en décidant de passer par là qu’en pleine nuit tout est devenu clair : ce qui s’écrirait ressemblerait toujours au franchissement des soi-disant frontières.

4| initiales 3

On dirait la porte d’une salle de spectacle. L’homme aux trois initiales est-il arrivé par là pour prendre ses marques ou est-il passé par l’entrée des artistes, qui se trouve souvent  à l’arrière ou sur le côté ? Il parait que ce jour-là il était perdu, un peu gris au moment de monter sur la scène d’une ville de banlieue bardée de tours aux arêtes coupantes, loin des arrondis volcaniques qui l’avaient propulsé dans une tournée de fin du monde. Je t’ai raconté que j’étais debout parmi les aficionados quand il a engagé la conversation avec son public, accueillant sans ciller une question décalée sur le Saint-Nectaire, avant de répondre de manière bouleversante comme si la part d’enfance qu’il livrait en direct passait à la fois par la saveur du fromage affiné dans son pays natal et par un pressentiment visible de ce que lui réservait la suite de l’affinage. C’est à ce moment pris dans la salle des fêtes que j’ai pensé en le revoyant en noir et blanc à l’écran descendre d’un vieux tram des pays de l’Est, tenant un bouquet de chardons et de fougères, pousser la porte d’un cimetière embrumé, marcher entre les tombes avec au lointain une biche qui s’échappe et la présence chantée de la disparue. Repartant comme il était venu, refermant derrière lui la vieille porte des regrets. Sans le bouquet qui ressemble à celui que je vais cueillir pour toi le long de la mer, près de l’endroit où tu aimais peindre.

5 |

Ecrire comme quelqu’un qui descendrait d’un vieux tram et se retrouverait dans un paysage à demi-effacé par la brume puis marcherait un peu à l’aveugle en livrant au fil de l’avancée des impressions nées de l’instant au milieu de nulle part.

(A la fois texte et proposition)

A propos de Christine Eschenbrenner

Génération 51.Une histoire de domaine perdu, de forteresse encerclée, de terrain sillonné ici comme ailleurs. Beaucoup d'enfants et d'adolescents, des cahiers, des livres, quelques responsabilités. Une guitare, une harpe celtique, le chant. Un grand amour, la vie, la mort et la mer aussi.

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