1. Comment voyager sans tuer le voyage ?
2. Pour voyager tranquillement, choisir un point d’observation fixe et dérouler l’espace de droite à gauche d’un mouvement de tête. Depuis mon balcon devant la forêt, je vois le monde. À droite un nid de guêpes entre les planches de bois rappelle l’activité des espèces vivantes. Plusieurs étages de prairies calcinées par le soleil conduisent le regard en contrebas qui bute d’abord sur la route et remonte ensuite vers les touffes hérissées de la sapinière. À gauche, quelques cimes d’arbres comme esquissées au crayon d’un trait rapide, un peu floues, disent l’accélération du rythme du monde. La dernière image est celle de la laideur humaine, en violation de paysage : issues de secours, panneau peint « coupure de gaz », appareil de ventilation, toit d’everite en tôle ondulée et escalier de fortune en ferraille rouillée. On repart à droite sans oser regarder par-dessus son épaule. Ce qui reste caché. Ce qu’on n’écrira pas.
3. Je n’écrirai jamais un livre de voyage car il semble que mon envie d’écrire soit incompatible avec l’idée du voyage ; elle a plutôt à voir avec l’immobilité, les habitudes, le contact avec les choses immédiates, débarrassées du superflu, de l’attrait qu’on peut trouver à ce qui est ailleurs, nouveau, étranger. Quand je suis saisie par la beauté d’un paysage pas très loin de mon domicile, je me dis que j’aurais été capable, peut-être, de faire des milliers de kilomètres pour contempler ce qui en réalité est si proche, présent juste à côté de moi. Encore hier devant un lac de montagne qui dévoile en transparence des pierres blanches et un canard nageant sous l’eau pour pêcher au milieu des libellules en lévitation. Plus que les paysages, j’aimerais porter mon attention sur les bêtes. À partir d’un titre, L’Animal, j’envisage un récit. Le titre peut laisser présager une réflexion en sciences naturelles ou alors dissimuler la métaphore d’une humanité sauvage, les intrigues d’un tueur en série par exemple. Mais pas du tout. J’aimerais parler des animaux que pourtant je connais si peu, qui souvent m’ont fait peur. Je voudrais écrire pour connaître, écrire pour comprendre et pour conjurer le sort. Je suis prête depuis longtemps. Il s’agirait de s’aventurer dans des espaces sauvages pour rencontrer l’animal que je n’aurais jamais vu en restant chez moi devant mes livres et mes cahiers. Je me laverais de l’indignité de si mal connaitre l’autre versant du vivant.
4. Je veux saisir l’oiseau à l’instant où il calcule sa trajectoire pour attraper d’un coup de bec l’insecte dans la muraille.
Je veux saisir l’oiseau à l’instant où son regard déploie des capacités sans aucune commune mesure avec l’œil humain.
Je veux saisir l’instant où il est prêt à s’élancer dans l’air chaud qui le portera sans crainte de s’écraser au sol.
Je veux saisir en contrechamps l’instant d’insouciance de la larve entre les pierres qui ne soupçonne rien.
Je veux saisir l’instant où un autre oiseau envisage de contrecarrer les plans de l’autre.
Je veux saisir dans le même tableau le photographe accroupi dans l’herbe qui doit prévoir le déclenchement de son appareil pour capter l’instant précis.
Je veux saisir l’instant fébrile du saut quand le corps toute entier de l’oiseau vibre.
Je veux saisir l’ondulation du soleil sur cet instant unique.
Je veux saisir le regard médusé de la passante en surplomb de la scène qui se dit qu’elle a bien fait de venir d’aussi loin pour assister par hasard à cet instant du monde.
5. Maxima in minimis miranda natura. L’autre moitié de ce que je voudrais écrire est très éloigné dans le temps, en latin, et caché dans l’espace du monde comme choses des plus minuscules. Il s’agirait donc de saisir ce qui est le plus important à contempler : ce qui existe de plus petit.