#chroniques #02 | Googie style

1 | du monde 

Comment écouter le monde sans stéthoscope performant

2 | le réel, le réel, encore le réel

Oklahoma City 30 juillet 2022, 21h05

La main sur la poignée de la porte, entendre le clic d’ouverture, ouvrir en grand la chambre numéro 10, entrer. L’espace d’un instant, le regard balaie toute la pièce de gauche à droite de haut en bas. Poser le pied sur la moquette moelleuse de couleur vert sauge (insolite), recevoir le halo de lumière du plafonnier, un lustre satellite dont les différentes branches se terminent par une ampoule basse consommation au culot argent. Cette chambre de motel ne ressemble pas à celles habituellement pratiquées. Elle revêt un aspect intérieur étonnant, entre deux styles. L’un qui fait appel à plus d’un demi-siècle en arrière, l’autre qui tente la modernité. Impression dominante, comme si ce bâtiment devait prendre une revanche sur le passé, éloigner les idées préconçues sur les motels, pour la plupart devenus vétustes, has been, étranglés par les nouvelles chaînes hôtelières bordant les US Highways. On en voit encore sur la 66, à l’abandon, dépouillés de leur faste des années 1920 et suivantes. Il faut s’imaginer leur grande période de splendeur dans les années 60 à 90, période qui a contribué à tricoter ce mythe du voyageur motorisé astreint à faire des pauses sur le long chemin qui imposait de nombreuses heures de route pour traverser le pays. Aujourd’hui, ce cliché, qui ne va pas sans évoquer les diners, se voit renaître de ses cendres. Le Classen Inn Superette construit en1963 dans la pure tradition du milieu du XXème siècle, architecture Googie d’inspiration spatial design et atomic age, récemment rénové, en est un exemple. À ce moment, les pieds sur la moquette, tout s’enchaine : la fenêtre et son rideau court et épais à l’imprimé rappelant les années 70, la structure du lit en bois sombre, tablettes de chevet intégrées au lit, réveil design et télécommande de TV posés à droite du lit, appliques de lecture vissées au mur revêtu d’un papier peint bicolore représentant des fougères vert de gris sur fond crème, et au-dessus de la tête de lit, panneau recouvert d’un tissu vert vertigo, une bouche énorme en guise de tableau décoratif dans des tons pastels de bleu, rose et blanc, à sa droite une enfilade de patères en bois, le lit sur lequel repose un couvre-lit chenille à franges de couleur safran, quatre oreillers à taie blanche et un coussin décoratif reposent verticalement sur la tête de lit, sur le mur suivant, un coin cuisine surmonté d’un bloc de climatisation, four à micro-ondes, matériel pour un thé, un café, du sucre, verres et tasses sur un petit plateau rond, un mini frigidaire et un tabouret, un coin salle de bains/WC non visible, dans le retrait, on devine le début d’une installation lavabo, puis sur le mur abritant la salle humide, face à la porte d’entrée, est représentée une peinture aux courbes géométriques de couleurs safran, bleu métal et vert kaki, adossé au mur, un banc en bois à dossier. La porte se referme et le rideau de la fenêtre est tiré, un filet de lumière artificielle filtre de la jonction des deux pans des rideaux.

L’architecture est le grand livre de l’humanité, l’expression principale de l’homme à ses divers états de développement, soit comme force, soit comme intelligence, Victor Hugo dans Notre Dame de Paris

3 | écrire avec clarice lispector

Ce n’est pas tant le voyage lui-même, l’idée abstraite d’un déplacement d’un point précis à un autre beaucoup plus éloigné, que la route qui se trace entre ces deux points qui m’importe. C’est ce présent qui nous habite ensuite toute une vie et s’inscrit au plus profond de nous. La route, expérience chaque fois unique, grave ses sillons dans notre ADN pour ne jamais s’en échapper. Et dans l’impossibilité de la vivre en physique, trouver la force de la suivre mentalement jusqu’au bout. Oui, je peux affirmer que j’ai eu la chance de beaucoup voyager et si ce concept a revêtu au fil du temps des aspects multiples, des attentes différentes, je dois avouer que, contrairement à la citation de Clarice Lispector*, j’ai encore le désir de partir sur les routes, d’enclencher le mouvement, de vibrer à son évocation, l’écrire et le diffuser de toutes les manières possibles. L’écriture d’un livre n’est pas forcément un but en soin, car il n’est pas simple de restituer l’expérience de ce vécu dès lors qu’on se pose la question. Dans l’absolu, retrouver tous les écrits soigneusement empilés dans les tiroirs du bureau ou les dossiers de l’ordinateur et vouloir les regrouper dans un livre me semble logique. Ce qui l’est moins, c’est de trouver la forme que pourrait prendre ce récit. Alors, je me nourris des mots écrits sur des carnets et ailleurs, je remonte l’historique des dossiers de milliers de photos déposées sur des disques durs et mentalement, je les associe, je crée mon voyage virtuel.

Et moi qui ai déjà beaucoup voyagé et qui ne veux plus voyager, comment se fait-il que je n’aie jamais eu ni n’aurai jamais l’idée d’écrire un livre de voyages ? C. L.

4 | de soi-même et d’écriture

C’était lundi. L’idée de réactiver le journal hebdomadaire sur mon blog me plaît. Retrouver l’équilibre d’une écriture régulière, apaisante, rassurante. Ouvrir l’espace, observer autour, capter les petits riens, les faire exister pour soi, pour éveiller ce qui dort en nous. Remplir le carnet de notes, réactiver le geste. Prendre ce temps de mise en marge imposée par l’écriture. Apprécier. Lundi 13 juillet, j’ai écrit ces quelques mots dans l’application notes de mon téléphone. Les voici :

7 heures du matin et déjà une température extérieure de 27 degrés. Je marche d’un pas soutenu en direction du tram. La rue est calme. D’une fenêtre ouverte, on perçoit le bruit d’un ventilateur. Avec cette température inutile d’espérer la faire baisser, les murs ont emmagasiné la chaleur et retrouver une ambiance propice à un meilleur confort prendra du temps. Je suis seule à attendre le tram E qui s’arrêtera aux Quinconces faute de pouvoir poursuivre en raison des travaux effectués sur le Pont de Pierre depuis trois étés maintenant. Alors je descends 2 arrêts plus loin, place Ravezies, et j’attends le bus 7 ou le 27, peu importe, l’un ou l’autre me conduira jusqu’au pont Chaban où je prendrai le bus 25 qui me déposera à un arrêt proche de mon travail. Voilà deux semaines que je ne suis pas sortie de chez moi avec cette canicule, la troisième depuis fin mai. Chacun des trois derniers mois a eu son lot de fortes chaleurs avec un thermomètre affichant jusqu’à 46 degrés. Les corps sont mis à rude épreuve et je dois dire que je me sens usée, fatiguée. En ville, la circulation est moins dense. Beaucoup de citadins ont fui la ville pour rejoindre des destinations certainement moins impactées par les grandes chaleurs. Du moins, j’ose le croire. J’attends le bus 25 au pied du pont Chaban. Le ciel est un peu brumeux, chargé d’humidité. Le soleil monte lentement dans le ciel pâle. Un léger filet d’air, à peine perceptible, balaie la rue Lucien Faure. Contrairement au tram E et au bus 27, le bus 25 bénéficie ce matin de la climatisation. Il fait bon contrairement à la température que je trouverai dans mon bureau. Hall d’accueil, personne. Cour centrale, personne. Il fait une chaleur étouffante dans l’ascenseur et 32 degrés dans mon bureau.

5 | à vous la cantonade !

Écrire, écrire, écrire, mais jusqu’où ? Atteindre un jour la frontière du politiquement correct en écriture et se perdre un instant dans l’ombre des mots stagnant dans un espace infranchissable. C’est un sentiment que l’on perçoit un jour, au détour d’une phrase, un dérapage, une glissade périlleuse qu’il est d’usage d’écarter. Faire demi-tour, revenir sur un terrain connu, plus confortable, moins glissant, et abandonner dans l’ombre de la feuille les mots cachés, le mots tus, les mots envahissants. Évoquer à demi-mot ce qui aurait pu être dit, faire entendre ce qui est tu, être attentif à ce qui peut être entendu, compris. Posséder cette conscience d’écriture, la maturité des mots pour les porter à la limite extrême de cette frontière, celle que l’on s’est fixé. 

A propos de Dominique Estampes Paillard

Un jour, j’évoquerai l’ici et l’ailleurs de mon existence, j’écrirai ma fascination pour le silence des mots, je dénoncerai l’emprise de mes gènes sur les terres lointaines, je dévoilerai mon doute quotidien, j’évoquerai l’élégance de ma ville de « bord de l’eau » et encore plus mon coup de foudre pour NY, je partagerai ma passion pour l’image, la photographie, je rigolerai devant mes grains de folie, je révèlerai les nuits blanches à écrire, à lire, je dénoncerai le manque de souvenirs de ma ville natale, Casablanca, je ferai la liste de tout ce qui aurait dû, de tout ce qui aurait pu, mais encore plus de tout ce qui a été tout en me délectant du présent. Un jour, peut-être. https://unmondeauboutdurivage.com https://www.instagram.com/hoalen64/?hl=fr

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