1- comment…. sans…
Comment écrire sans ignorer ce qui va s’écrire
2- caméra circulaire
À quoi pense-t-elle? Elle l’ignore comme elle ignore qu’elle pense, comme elle ignore la cuisine dans laquelle est assise, assise comme chaque jour, assise là sur une chaise en Formica, les bras posés sur la table en Formica blanche aux fausse nervures grises. Ses yeux grand ouverts ignorent l’évier blanc, vide, propre que ses mains ont lavé ce matin comme chaque matin, la gazinière aux feu sans la moindre trace de graisse et le placard dans lequel ses mains ont porté, rangé les paquets de coquillettes, les tablettes de Royco, les bouteilles d’huile, de vinaigre, et toutes ces emplettes qu’elle a transportés dans son filet, dont elle a noté le prix au crayon de papier, prix qu’elle a additionnés, note qu’elle lui a remise, avec la monnaie qu’elle lui a rendue, comptes qu’elle lui rend, comptes de tout qu’il attend, de ses paroles, de ses gestes, de ses rencontres, mais des pensées qu’elle a, qu’elle ignore, qu’il ignore, elle ne rend pas de compte, enfermée dans sa cuisine aux murs blancs sur lesquels le regard glisse, dans laquelle les mains s’agitent, agissent, sans que les yeux ne s’attardent sur le réfrigérateur ventru à pédale métallique, à poignée métallique, la porte ouverte sur le couloir, sur l’autre porte, celle qui la fait sursauter immanquablement quand elle s’ouvre, quand il surgit, en colère devant ce sursaut, preuve qu’il la surprend, qu’elle lui avait échappé enfermée pourtant dans cette cuisine, entre ces murs blancs, sans la moindre décoration ou papier peint, sinon ces photos sur le rebord du buffet en Formica, dans deux cadres, posés symétriquement au-dessus de chacun des tiroirs, au-dessus de chacun des placards, un cadre par famille, un cadre par fils, des cadres comme des branches d’un arbre généalogique, d’une descendance, et à côté la machine à coudre Singer camouflée dans son coffre en bois, basculée tête en bas, devenue bureau astiqué, lustré, à la roue latérale et pédale en laiton, que ses pieds actionnent sans y penser, comme ses yeux ouverts regardent sans y penser, sans les voir, les murs de la pièce, et les calendriers punaisés au-dessus de la machine à coudre, celui de la Poste avec photos de chats et le plus grand, souple, des scouts de France, et la lumière, chiche lumière entre par la porte-fenêtre qui donne sur la courette au hauts murs gris aveugles, aveugles comme ses yeux dans cette pièce où il n’y a rien à voir, où elle vit enfermée, claquemurée, mais derrière ses yeux il y a l’enfance, le père parti à la guerre qui revient, les trois soeurs et les lettres qu’on rédige dans sa tête durant la journée et qu’on écrit au petit matin, et les fils qui partent au régiment, à la guerre, et le mari qui part à la guerre, et l’atelier de couture où fusent les rires rapidement étouffés, mais le plaisir est là, malgré les gros yeux du chef d’atelier, les gouttes de sang quand l’aiguille le traverse, les quelques pièces qui restent quand on a remis la paye à la mère, comme chacune des soeurs, la modiste, la culottière et, elle, la couturière. Le bruit de la porte la fait sursauter, prise en faute de se remémorer.
3- voyage d’un personnage fictionnel
Si c’était un livre de voyage, le livre serait voyage, voyage de retour. Il emprunterait les mêmes sentiers, les mêmes routes, il se ferait à pied, en voiture (en 403 vert olive, en R16 bleu marine, en 504 blanche, en autobus), on s’appuierait sur une canne, on frapperait au sol pour éloigner les vipères, on marcherait au pas, on sautillerait pour retrouver le pas, pour mettre ses pas dans leurs pas, on gambaderait, on chuterait, on oublierait, on se souviendrait, on empilerait dans le coffre valises en bois et vaisselle, sur la banquette arrière cage et canaris et machine à coudre dans son meuble, on attacherait sur le toit échelle et éléments d’échafaudage, on se traînerait sur la route, on hausserait les épaules à la procession de véhicules qui s’impatienteraient dans le col, on s’arrêterait dans le col. Sang, être hirsute on verrait. On serait un samedi ou un dimanche, on serait l’été et la vie pourrait basculer. Si c’était un livre de voyage, on n’irait pas bien loin. On irait, on irait, on irait. On reviendrait. Toujours. À pied, en voiture, en bus, en mots. On garderait les yeux ouverts ou on les fermerait. Si c’était un livre de voyage on y voyagerait peu, pas loin. Mais on le ferait ce voyage. Avec le corps, les odeurs, les paysages, les noms des rues, des champs, des visages, on toucherait les fleurs, on aurait les oreilles bouchées, on avalerait encore et encore pour les déboucher, on aurait l’estomac retourné, on entendrait les sonnailles du troupeau, le balancement du pot au lait, on sentirait sa fraîcheur contre la jambe, on aurait les genoux couronnés, on arracherait les croutes, les mâchonnerait. On serait là, là où il n’y a pas d’ailleurs, là où on n’existe pas.
4- entrer
Il ne devrait pas tarder à rentrer, à troubler le silence, à déplacer de l’air, à promener son ombre dans son espace visuel, à ouvrir les placards, à se gratter la gorge, à ne pas pouvoir s’empêcher de parler, de vouloir savoir ce qui, en son absence, ce que, en son absence, à reprendre possession de la cuisine, du salon, de ses gestes ( fini le tricot, il va falloir mettre la table), de ses pensées, de son monde à elle. Il ne devrait pas tarder à rentrer, à tourner la clef là-bas dehors, dans la rue, à gravir pesamment l’escalier, à ouvrir la porte qui est là, dans son dos. Il ne devrait pas tarder, elle le sait, elle le guette, et déjà il est là, par son attente, par ces aguets, par cette crainte d’être surprise, déjà il s’est immiscé, déjà enfant elle sursautait, et son père riait de la voir ainsi sursauter, ainsi cette fois où. Et le passé est plus fort, et la voilà repartie, et le voilà qui tourne la poignée et elle qui sursaute sur sa chaise, et lui qui fronce les sourcils, et son visage qui se renfrogne, mais bon dieu que peut-elle donc faire pour ainsi tressaillir à son arrivée?
Le pas est lourd dans l’escalier le dos douloureux, l’arcade sourcilière saigne avec abondance, deux fois elle va bondir aujourd’hui, il en sourirait presque. Mais après le sursaut c’est avec précipitation et anxiété qu’elle s’approche vers lui, et bien que humilié il lui est reconnaissant. Mais il sait au même moment qu’il ne lui servira à rien de mentir, que les mots préparés, la version inventée, tout cela est vain. A son regard, elle a compris.
Il pousse la porte, elle est là, comme il y a trois heures quand il est parti, comme hier et comme demain, elle est là avec sa blouse bleue pour ne pas salir ses vêtements, des aiguilles passées dans le revers de l’encolure, le dos voûté, les cheveux tenues en chignon par des épingles, les jambes croisées sous la table, face au mur, les yeux rivés à son ouvrage. Jamais elle n’allume le poste radio. Jamais elle ne s’installe au salon devant le téléviseur. Elle est là, assise sur la chaise de cuisine, à broder. Mais à quoi peut-elle bien penser toute la journée? Elle ne l’a pas encore entendu. Il ne veut pas lui faire peur. Il se racle la gorge, doucement, un peu plus fort. Sur la chaise le dos s’étire, retombe, comme un ressort, accompagné d’un cri d’animal apeuré.
Le geste suspendu, il écoute. Il est monté le plus doucement possible, a tourné la clef le plus discrètement possible et maintenant il est là, sur la dernière marche, derrière la porte fermé, à écouter, à tenter de la surprendre lui qui la surprend sans cesse, la surprendre dans sa vie sans lui. Mais il n’entend rien. Pas de chant, pas de meuble remué, pas de monologue à voix haute, rien. Il sait qu’il va la trouver là, assise sur la chaise, en train de crocheter comme quand il l’a quittée, l’ouvrage un peu plus avancé. À quoi pense-t-elle tandis que ses doigts agiles s’agitent, travaillent, infatigables? De quoi a-t-elle peur quand elle l’entend rentrer? Il actionne la poignée. Et le corps sursaute.
Il entend des voix depuis l’escalier, il entend sa voix, enjouée. Les enfants sont là. Il pose sa main sur la poignée, mais déjà la porte s’ouvre et c’est lui qui sursaute, du sourcil seulement.
5- limites de l’écriture.
La moitié qu’il manque à écrire c’est celle qui est dans les blancs, les silences, celle qui est entre les mots, parce qu’elle les fait résonner, comme la porte qui claque et qui fait perdurer le mouvement de celui qui part, s’engouffrer le vent dans la maison, et l’odeur du froid de la rue, de l’hiver, cette odeur de brasero. Ce qui manque c’est ce qui se vit et qui ne se dit pas, la voix intérieure, les sensations, les évidences, les absences au monde, et d’autres fois au contraire le monde qui saute à la gueule, sa présence brutale, quand il prend toute la place, jusqu’à la nôtre. Ce qui manque c’est le presque-rien, l’indicible (que le mot indicible ne rend pas, mais escamote, prétend régler). Ce qui manque c’est ce qu’on ne formule pas dans la vie mais qui est la vie (expression pompeuse, qui peut s’écrire, mais qui échoue à dire). Ce qui manque c’est ce qui reste à écrire. C’est cet entre les mots qu’il faut trouver, ce hors-champ qu’il faut travailler. Moins de mots. Plus de silence. Mais des silences vibrants.