été 2026 #02 inventaires

1 Comment vivre sans respirer ?

2 Une salle de bain

Elle n’est pas grande, cette salle de bain, et ça a toujours suffi, même quand il y avait les enfants. Mais il serait temps de rénover, là, bientôt…Elle passe la main sur le lavabo en porcelaine blanche, écaillée au bord, la fermeture bricolée, c’est lui qui l’avait posé, ce lavabo, ça a tenu longtemps, mais maintenant, c’est usé. Elle ne l’avait pas trop vu. Elle le voit maintenant. Elle voit le tartre qui ne s’en va plus, elle voit la belle planche en bois couleur miel, le vernis a souffert, il faudrait remplacer tout ça. Elle regarde la baignoire, elle fonctionne encore, même assez bien, une baignoire bleu marine comme la mer, elle aimait prendre des bains, elle se voyait nager, elle savourait cette détente…la baignoire aussi est fatiguée, ternie, le rideau bleu est délavé, elle ne l’a pas remplacé, elle ne trouvait que du gris ou du noir, trop triste le noir, ils disent que c’est élégant le noir, mais non, ça avale la lumière…Elle ajuste les lunettes, regarde, passe la main, regarde encore mieux, c’est vrai que c’est à la dérive, que tout est à la dérive, qu’il faut changer tout ça, même pour prendre une douche, c’est devenu compliqué, il faut enjamber cette baignoire, mais ses genoux protestent, eux aussi sont à la dérive…ses enfants parlent de douche italienne, de confort, de facilité, mais ça lui pèse, des artisans à trouver, des travaux à supporter, des changements à accepter…il faudrait qu’elle parte un peu, en voyage peut-être, qu’elle laisse la place le temps des travaux, qu’elle fasse confiance, qu’elle fasse confiance aux jeunes…

3 Le désert.

Vagues de sable. Amas de roche noire. Dunes blondes à perte de vue. Espace. Horizon. Ciel rouge, lune blanche. Tempête de sable. Montée, descente, horizon à nouveau, lointain, promesse d’autres dunes, d’autres chaînes de montagne, de sables de toutes les couleurs, de trous d’eau claire, de petits lacs enfouis dans les falaises, de chemins, de sentes, de pas enfoncés dans les pentes de sable, de pieds négociés dans les pierriers, de chaleur torride et de fraîcheur dans la nuit, de chameaux et de sacs à dos, de bivouacs à la belle étoile…

C’est le seul voyage où j’ai tenu un journal, où j’ai voulu éterniser les instants, dans la chaleur de midi, sous un acacia plein d’épines qui offrait l’ombre suffisant pour faire une halte, une sieste, un moment de lecture, d’écriture. C’est un monde qui est loin de moi, mais qui m’a remplie de fierté devant les défis réussis, de joie devant des découvertes insoupçonnées, une dune qui chante, une fleur qui s’épanouit, une peinture ancestrale, une bibliothèque dans le sable, et l’apprentissage d’une vie frugale avec le guide, avec les chameliers, avec des gens qu’on rencontre de loin en loin, qui y habitent…

Des mots jetés maladroitement, des questions très ouvertes, pourquoi ces émotions, dans ces paysages, dans ces randonnées-là, pourquoi des souvenirs si durables, comme un enchantement ? Il y a beaucoup de récits sur les séjours dans le désert, beaucoup de romans, beaucoup de documentaires, je ne pense pas pouvoir faire mieux, mais je pourrais apporter mes grains de sable…

4 En panne

Elle m’attend depuis longtemps, mon héroïne, un portrait qui me hante, une vie qui me questionne, elle qui avait tant de dons, de possibilités, et qui a sombré. 40 pages déjà formées, formulées, après des ateliers de nouvelles et autres, écrites pendant la pandémie, quand le monde se repliait souvent sur soi. A retravailler, bien sûr, l’approche a changé, du temps a passé. De temps en temps, lors d’une proposition, elle réapparait, mon héroïne, avec ses déceptions, avec ses addictions, et puis elle me déprime, mais j’ai envie de la sauver, il faudra que j’ose la bousculer …que je me bouscule, moi aussi…

5 Sûrement pas tout !

La peur de trop étaler, ce sentiment de devoir protéger la famille, de poser trop de questions, de mal interpréter une histoire, donc de devoir inventer avec beaucoup d’imagination, de peindre et de repeindre, de remodeler les modèles…

La peur de décevoir, de se décevoir, d’ennuyer des lecteurs proches ou lointains…Je préfère les paysages qui ne peuvent pas protester, mais ça ne fera pas une histoire, ni une nouvelle…

Pourtant, j’aime jouer avec les mots, poser des images, croiser des verbes, créer une musique, il faudrait « sauter par-dessus son ombre » … « über seinen Schatten springen », y aller…oser….bientôt …

A propos de Monika Espinasse

Originaire de Vienne en Autriche. Vit en Lozère. A réalisé des traductions. Aime la poésie, les nouvelles, les romans, même les romans policiers. Ecrit depuis longtemps dans le cadre des Ateliers du déluge. Est devenue accro aux ateliers de François Bon. A publié quelques nouvelles et poèmes, un manuscrit attend dans un tiroir. Aime jouer avec les mots, leur musique et l'esprit singulier de la langue française. Depuis peu, une envie de peindre, en particulier la technique des pastels. Récits de voyages pour retenir le temps. A découvert les potentiels du net depuis peu et essaie d’approfondir au fur et à mesure.

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