#Chronique 03 # Silence radio
#chroniques 03- Silence radio
22 juillet 2026

Promenoir (Reproduction numérique)
= ISSN 2968-4803.
URL: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb32844624g/date
(Bibliothèque nationale de France)
1 | Au détour du monde
Ecoute le monde en suspension, et viens bavarder un peu
2 | Promenoir[1]au réel
[ ] / après coup je me suis dit / j’aurais dû / enfin, je ne pense pas parce que / mais oui, tu as raison / ce n’est pas / c’est déjà ça / mais, est ce qu’on aurait pu vraiment dire / comme ça ? / enfin, heureusement qu’on lui a quand même dit que / bon / non, mais, parce que / rester là, sans bouger / oui, on n’a pas pu / mais / oui, franchement, c’est juste que tu n’as pas envie de / et c’est vrai qu’aucun de nous n’est / c’est vrai que ça nécessite d’avoir / c’est vrai que j’aurais voulu, mais / par contre, on n’a pas le droit de / c’est ça / oui, bien sûr / voilà / c’est ça [ ]
3 | Avec C.L – Au commencement
Elle ment. Elle dit qu’elle n’aime pas. Elle aime, je sais. Elle répète qu’elle déteste. Elle est sur mes genoux. Du tabouret haut, elle fixe mes godillots délacés. On est ensemble. Son corps est appuyé dur contre le bar, appuyé mou contre mes cuisses. La porte du café sonne à chaque arrivée de client. Ma femme est bruyante mais j’aime. Bientôt, elle lui demandera de chercher des œufs à la cave pour préparer les omelettes de midi – si tu me laisses agir, tu verras de plus grandes choses, et, tu te rappelleras toujours ton premier des commencements – Après, elle mangera son omelette – elles sont si délicieuses, faites avec amour, oui. Ton visage grimacera, tu avaleras quand même. Tu aimes, mais tu ne le sais pas encore.
4 | d’écrire un portrait en lacets
Tu entres dans le couloir de la cave obscure du café des parents – ta grotte, ton antre, ton terrier. Tu n’as pas su nommer tout de suite. Loin des rayons lumineux, tu longes les murs en pierre suintant l’humidité. De part et d’autre sur les étagères métalliques, pots de confitures par centaines – les pleins et les vides – X piles de vieux journaux, X Chapeaux, débordements de briquets et une écharpe de maire. A chaque fois, il aimera t’apprendre, te raconter – Oui papa – Il va à la décharge, son dépôt d’ordures à ciel ouvert – j’ai tout sous la main – ça tu vois, c’est une couverture de livre en cuir, ça c’est du sky, voilà du charbon, du cuivre, et là, c’est de l’alu – on ne sait jamais, on peut toujours en avoir besoin. Tu le précèdes. Dans le recoin à droite (il montre), tu vois là ? Une machine à coudre, un cadre de vélo, du grillage et plusieurs piquets de clôture. Il veut t’apprendre, te raconter – Oui papa – Dans la vaste pièce suivante, contiguë au couloir, ses démarreurs et alternateurs (il précise) au moins trente de chaque, des phares toutes voitures, dynamos, récipients lave-glace, ressorts, antennes, poignées de portes, leviers à vitesse – courroies (il répète plusieurs fois) par milliers… Il insiste … des pneus, des chambres à air, là, tu vois …– Tu l’arrêtes. Tu demandes – papa, pas de clignotant, de klaxons, de sonnettes et d’avertisseurs ? – Il ne t’écoute pas – là, regarde, là je te dis, une antenne radio 1900, et ici, ici, un casque de guerre 14/18 et des bandes molletière – pourquoi l’air pèse -t-il des tonnes –. Dans la pièce suivante, tiens, tiens, mes boites d’écrous, de vis, de pointes, celles-là américaines et les autres françaises (Il précise encore) plusieurs centaines de kilos. Tout, tout ce qui lui faut pour travailler le cuir, la carrosserie, faire de la maçonnerie ou de l’ébénisterie, son tour à bois, là, ses meuleuses, disqueuses et sa scie sauteuse (il montre encore, encore), et là, sa forge, ses perforateurs et ses clés dynamométriques – Stop papa – mais papa ne stoppe pas. Une fois, il est allé avec son ballot chercher de l’argile le long du gave pour faire une empreinte de tête de delco et il a fait fondre des vieilles casseroles en aluminium pour la refabriquer (il rajoute, reprécise) c’est même comme ça que je suis arrivé à réparer un camion « saboté » par les anglais… Ah tiens, voilà, voilà mes pinceaux trempés dans du décapant, nettoyés à l’essence – rien à faire, souvent ils durcissent (encore, encore). Il me dit combien il aime bricoler avec moi papa. Il m’entraine tout au fond – dans sa grotte, je visse, je tape – ma main ? – il raconte l’histoire de son drôle de porte-clés, qu’il a toujours à sa poche droite de pantalon, un bout de ferraille qui avait relié deux os de ton tibia opéré – ma main, mon avant- bras ? – tu casses, tu ne fais jamais semblant, tu casses vraiment papa, tu es comme ça – tu dis – je détruis, je démolis, mais je répare. Tu dis, tu répètes – je répare – mais bébée, je ne peux pas ne pas – c’est comme ça – A chaque blessure tu te rues sur tes outils, tu sais les gestes qui suturent, les ajustements millimétriques, les assemblages inopinés.
Ce premier dimanche matin – nous arrivons à ce quadrilatère légèrement éclairé par une lucarne recouverte d’une toile d’araignée qui croule sous le poids de la poussière. C’est là, au milieu de débris entassés, sur la pointe des pieds, que je trempe ma main dans une jarre posée sur cette poutre trop haute pour moi – ma main existe ? – c’est là que je dois attraper les deux douzaines d’œufs pour les omelettes de maman. Là, les battements de mon cœur mais je ne sais pas pourquoi et cette tâche brune se baladant sur la poutre – mon avant-bras – mon bras – ma main – et surgissant d’un trou, les rats – n’aie pas peur bébée, ces bestioles n’attaquent pas. Et, qu’en deçà – circulation – la fouille de doigts tordus, griffus – ma main droite dans l’eau de la jarre pour prendre les œufs – [ ] – Et, cette main tentacule. J’ai chaud. Maman mettait un produit dans la jarre, comme ça les œufs se conservaient longtemps – Vos pelages bruns, tes godillots délacés – ma suspension comme seul point d’ancrage. Une masse – vos odeurs – la gueule du rat, ta gueule de père – me pencher – mon tronc trop rigide – me plier – me tourner – ta respiration – vos couinements – attendre, entendre – sentir une drôle de pellicule blanche sur ma main – Alors ces œufs ? il demande.
Lentement, qui redescendent au sol, mes pointes de pieds, mes sandales détachées, tes godillots délassés. Alors, tu attrapes le panier et me devances.
5 | Balayée sous
Comment fuir ses lacets défaits de godillots / enlacée, dévorée sous ses semelles boueuses / moi boudeuse dans ma petite robe achetée avec maman au marché, moi bienheureuse dans son sous-terrain / lui jusqu’où la sauvagerie / mon cri blême / écrasée dessous ses semelles / emmenée, emportée, dans ses sempiternelles histoires du dimanche / combien de temps encore / cruelle dérive, ensevelissement abjecte en caverne, vivisection des bas-fonds / persistance de ses faux semblants et de sa folle prétention / sa joie à ma sourde plainte animale de cobaye inféodé / comment réveiller soi qui disparait / Excuse- moi bébée, mais… / … / trop tard / fracture / trahie, dévorée, trouée, suicidée / ça ne se voit pas, ça n’est pas ? / disparue / balayée sans bruit sous ses semelles avec la poussière et la boue / capitulation ? / clair-obscur, nappe sonore, la porte du café. Il l’ouvre. Il tend le panier. Pas trop tôt, dit maman.
[1] Revue fondée par Jean Epstein avec Pierre Deval (1920)
Merci Yael pour le rythme de ces écrits. J’ai été touché par la relation entre ce père et ce fils. La volonté impérieuse du père de partager la mémoire, le savoir-faire. Dans les non-dits, on peut imaginer beaucoup de choses.
Je me relis
Le père et sa fille en fait (et pas son fils)
Un mélange de ce père qui veut transmettre avec cette autre facette de lui…
Peut être pas assez clair à force de laisser le récit en suspens ?
J’essaie de donner une complexité à mes personnages. Trop ?
Merci Dominique pour ton passage
Grande puissance d’évocation… L’amoncellement d’objets et l’insistance à les expliquer font naître un personnage de père complexe et inquiétant. Ce sont des textes prenants avec une forte tension interne
Merci Muriel pour cette lecture
Comprend t on qu il s agit d un inceste ?
Je l ai écrit dans ce sens mais…
Oui on le devine, on le redoute
(Promenoir au réel, ça donnerait envie de faire finir les phrases, un atelier de pré-ados par exemple, qui serait suivi d’un slam à plusieurs…)
Oui, j’ai compris tout de suite pour le père, car j’ai commencé par la lecture du 5 (suite à ma proposition), j’ai su, et la lecture de la suite m’a fait frémir, le 3 puis le 4. La violence y est, et si je connais c’est d’une autre manière, je ne connais pas la cave les rats la récup le bar et toute cette violence que je ressens dans chaque clou. Écriture très puissante.
Merci de ce partage.
Une double couche d’écriture j ai tenté. Un gros plan trop présent au point qu’il s’absente, se faufile derrière toute la masse d objets, se dilue dans l’obscurité à peine éclairée de la cave. Un ralenti à peine conscientisé qui n en finira jamais de hanter l’enfant.
Merci beaucoup pour cette lecture et ton retour.
Merci a vous trois, Dominique, Muriel, Valérie. Je précise ce qui a émergé grâce à vous.
Écoute le monde en suspension, et viens bavarder un peu : merci pour l’invitation, ce « viens bavarder un peu » fait du bien (je trouve)
L’enfant aux œufs n’en avais-tu pas écrit une version dans l’atelier recto-verso ? Il me semble que ça me parle. Ça se lit avec toute l’intensité de la nouvelle. Merci.
Oui elle me poursuit.
De proposition en proposition d’écriture, les fragments entre l’homme qui… et Rose « l’enfant aux oeufs », creusent leurs sillons, se rejoignent, s’affinent (je crois).
Je cherche ma musique à travers eux.
Merci pour cette mémoire
viens bavarder un peu … et le promenoir au réel au jeu d’echos de phrases hachées de arrêtées, trouées qui ne parlent qu’en dessous
« Elle ment » ( terrible- ment) souvenir de cette cave
« Lentement, qui redescendent au sol, mes pointes de pieds, mes sandales détachées, tes godillots délassés. Alors, tu attrapes le panier et me devances. » terriblement
« Comment fuir ses lacets défaits … »
( cet inceste on ne le comprend pas il nous percute)
Ces retours recto-verso Nathalie, des petits cailloux pour continuer le chemin obscur de cette écriture qui s’ invente et se réinvente à chaque proposition de François. Je la voudrais plus qu’intense et sensible. Quelque chose comme intransigeante.
Merci. Merci.
Ce 2 ! Et formidable déroulé d’une relation qu’on pressent terrible sans savoir vraiment pourquoi mais cette persuasion du père et ce cauchemar dans la cave. Le 5 en apothéose.
Merci Yael , Je retrouve ton fil et cette exploration qui va toujours plus loin. Bien sûr on comprend vite qu il y a qqch qui ne va pas , c est d’une violence … impuissance de la mère, de l enfant torturée entre haine et amour …
Tu nous en dis plus sur le caractère complexe du père cette fois ci .
A suivre…
Cette violence du père à traduire dans la forme plus que par le dire… pour arriver à dire le non dit …
Reste à traduire la posture de la mère (impuissante ?), des clients du café, du jeune homme qui… qui devient l’homme qui, qui est peut-être Georges (ou est ce son frère ?), de Marianne la libraire, du public sur la friche… Que sais- je encore. Ca s’ouvre, se relie…
Mais peut-être rien de tout cela… Ailleurs que là ? Creuser ou laisser aller .. ou les deux ?
Merci Carole, Perle (et toutes vous autres encore), de faire relais ainsi.
C’est précieux.
un texte formidable, qui serre, étreint et emporte pourtant.