#chronique #03 | C’est comment qu’on freine ?

  1. Écoute voir
  2. PMUS
  3. Les particules dominicales
  4. C’est comment qu’on freine ?

1|Écoute voir

Écoute, l’oreille te dira mieux que l’œil l’endroit où tu as laissé tomber le monde.

2| PMUS

En vous remerciant. Le gosse tape déjà le mètre quatre-vingt-cinq. Il est enrobé, mais pas comme un pauvre. Il est enrobé comme son père, comme un fils de patron. On ne s’inquiète pas pour lui à l’école : il ne se fera pas bizuter. Quant à ses résultats, ils sont sans importance : il va reprendre le PMU de papa. Il donne la main le dimanche avec sa politesse mécanique dans la voix d’un autre. On voudrait le plaindre, mais il est bien plus à craindre.

Bonjour. Personne ne nous l’a dit quand nous nous sommes installés. Le patron m’interpelle depuis le comptoir, passant par-dessus deux autres tables, le son de la course à la télé, de la musique à la radio et des échanges du côté de presse du bar, où sa femme vend force tickets à gratter. Il répète ma commande bien fort, en la hachant en monosyllabes. On s’est bien compris. Il apporte les cafés avec deux sucres chacun et une petite note, pour que tout soit bien clair. Plus tard, un jeune homme brun, vêtu d’une élégante tenue de footballeur noir et or, fait le tour des tables et serre la main de chaque client. Il nous regarde droit dans les yeux qu’il a fort beaux et bridés comme ses parents et personne d’autre à plusieurs kilomètres à la ronde. Il répète bonjour à chaque poignée de main, tranquillement, pour que tout soit bien clair.

2 bis| Guillemets Dalloway

Quel matin frais ! On dirait qu’on l’a commandé pour des enfants sur une plage. Rêverie parmi les légumes ? J’aime mieux les gens que les choux-fleurs. » Était-ce bien cela ? Charmante personne ! un peu de l’oiseau en elle, du geai, bleu-vert, léger, vif… bien qu’elle ait plus de cinquante ans et qu’elle soit devenue très blanche depuis sa maladie. Quels fous nous sommes ! Qui sait pourquoi nous l’aimons ainsi, pourquoi nous la voyons ainsi, pourquoi nous l’élevons autour de nous, la construisons, la détruisons – et la recréons à chaque minute ? Les plus tristes mégères, les plus misérables débris assis au seuil des portes (l’ivrognerie les a perdus) font comme nous. Aucune loi ne pourra les mater, j’en suis sûre. Pourquoi ? Parce qu’ils aiment la vie. Comment va, Clarissa ? Où allez-vous ainsi ? J’adore marcher dans Londres, dit Clarissa, c’est beaucoup plus agréable qu’à la campagne. Evelyn est de nouveau malade ? Evelyn est assez patraque. S’il était ici, avec moi, que dirait-il ? Vous êtes prude, froide, sans cœur, vous ne comprendrez jamais combien je vous aime.  Il est ceci, il est cela. Mais alors, alors, cesser de vivre ce n’est rien ; tout ceci continuera sans moi ; est-ce que j’en souffre ? au contraire, n’est-il pas consolant de penser que la mort met fin à tout ? À moins que, dans les rues de Londres, sur le flux et le reflux des choses, ici ou là, je ne survive, Peter aussi, que nous survivions l’un dans l’autre ; je suis mêlée – c’est sûr – aux arbres de chez moi, à cette maison bien qu’elle soit laide, qu’elle tombe en ruine, à des gens que je n’ai jamais vus, je m’étends comme de la brume entre les personnes que je connais le mieux, qui me soulèvent comme j’ai vu les arbres soulever la brume sur leurs branches ; cela s’étend si loin… ma vie… moi-même… « Comme je le désire, que les gens aient l’air content, quand j’entre ! C’est si sot de faire les choses pour des raisons extraordinaires. Pourquoi ne pas être comme Richard qui fait les choses pour elles-mêmes, tandis que moi, pensa-t-elle en attendant pour traverser, la moitié du temps je fais les choses pour que les gens pensent ceci ou cela, et c’est idiot, car personne ne s’y laisse prendre. Oh ! si je pouvais recommencer ma vie, avoir même une autre figure ! C’est tout ! C’est tout ! En voilà assez ! Sottise ! Sottise ! Elle a été très bonne, mais elle a l’air vieilli cette année… Sottise ! Sottise ! Mon Dieu, ces automobiles ! La bagnole au Miniss… C’est un arbre. C’est moi qui barre le passage. Est-ce qu’on ne me regarde pas en me montrant du doigt ? Si je suis là, fixé, enraciné au sol, il y a une raison. Mais laquelle ? Continuons, Septimus ! Les gens ! Je me tuerai ! Nous allons traverser maintenant. C’est sans doute la Reine, la Reine !  La Reine va visiter un hôpital, la Reine va ouvrir une vente ! Y a-t-il quelque chose ? Ces gens, assis sur l’impériale des autobus, ont des paquets, des parapluies et même des fourrures, par un jour comme celui-ci ! Quoi de plus ridicule, de plus invraisemblable que la bourgeoisie anglaise ! Et la Reine elle-même est arrêtée, la Reine elle-même ne peut passer. Glaxo ! Kreemo ! C’est un E. C’est toffee. Regarde, Septimus, regarde ! Tiens, les voilà qui me font des signaux ! C’était toffee, c’était une réclame pour du toffee. K… R… Septimus !  Je vais marcher jusqu’à la fontaine, et je reviendrai ! Septimus a trop travaillé. Si vous voyiez les jardins de Milan. Je suis seule ! Je suis seule ! Septimus ! Septimus ! Regarde ! Oh regarde ! La station du métro Regent’s Park ? Pouvez-vous m’indiquer la station du métro Regent’s Park ? Pas par ici, par là ! Pourquoi ai-je quitté la maison ? Ces jeunesses, ça ne sait encore rien ; et vraiment il vaut mieux être un peu forte, un peu lente, un peu modérée dans ses prétentions. Percy buvait. Mon Dieu, il vaut mieux avoir un fils. J’ai eu de durs moments et cela fait rire de voir cette jeune fille. Vous vous marierez, car vous êtes gentille. Mariez-vous, et alors vous verrez. Ah ! les domestiques et le reste. Tous les hommes ont leurs manies. Mais est-ce que j’aurais choisi tout à fait de même si j’avais su ? – pensa Mrs Dempster, qui aurait aimé glisser un mot à Maisie Johnson et sentir sur la peau flasque de son vieux visage fatigué un baiser de pitié. – Car j’ai eu une dure vie. Que n’ai-je pas donné ? Les roses de mes joues, ma taille, mes pieds aussi. Des roses ! Des sottises, ma belle. Croyez-le, quand il faut manger, boire et coucher, passer les bons et les mauvais jours de la vie, il ne s’agit vraiment pas de roses ; et ce qui est pis, si vous voulez le savoir, Carie Dempster ne changerait pas son sort contre celui d’une autre femme dans Kentish Town ! Mais, implorait-elle, pitié ! Pitié pour la perte des roses ! Pitié ! Il doit y avoir un beau gars à bord. Qu’est-ce qu’on regarde ? Mr Dalloway, Madame… Lady Bruton prie Mr Dalloway de bien vouloir venir déjeuner avec elle aujourd’hui. Mr Dalloway fait dire à Madame qu’il déjeunera dehors. Oh ! Ne crains plus, ne crains plus la chaleur du soleil. Imaginez qu’un de ces messieurs l’ait vue ! Elle est sous ce toit… sous ce toit ! s’il fallait mourir maintenant, ce serait le moment du plus grand bonheur. Quel crime de rester dans la maison. En extase devant les étoiles ? C’est vraiment bas. C’est étrange, c’est étrange comme une maîtresse de maison connaît le véritable moment, l’âme de sa demeure. De faibles sons s’élèvent en spirales dans la cage de l’escalier : le frottement d’un balai, un meuble qu’on bat, un choc à la porte, une rumeur quand s’ouvre la porte d’entrée, une voix répétant un message dans le sous-sol, le cliquetis de l’argenterie sur le plateau, de l’argenterie brillante pour la soirée. Tout était pour la soirée. Oh ! Lucy ! Comme l’argenterie est belle ! Vous êtes-vous amusée au théâtre hier soir ?  Oh ! nous avons dû partir de bonne heure. Alors vous n’avez pas su la fin, c’est dommage C’est une vraie honte ! Emportez-le ! Donnez-le à Mrs Walcker avec mes compliments ! Emportez-le ! Est-ce que je ne pourrais pas aider à raccommoder la robe ? Mais, vous avez déjà bien assez à faire, bien assez d’ouvrage sans celui-là. Mais merci, Lucy, oh ! merci ! et merci, merci. Et, si jamais j’ai un moment, j’irai la voir à Ealing. Dieu ! on sonne à la porte !  Mrs Dalloway me recevra, oh ! oui, elle me recevra. Oui, oui, oui, elle me recevra. Après cinq ans passés dans l’Inde, Clarissa me recevra. Qui peut… Qui peut… Et comment allez-vous ?  Elle a vieilli. Je ne lui dirai rien, car elle a vieilli. Elle me regarde… Tout à fait le même, le même regard singulier ; le même complet à carreaux ; le visage peut-être un peu dévié, un peu plus maigre, un peu plus sec, peut-être ; mais il a l’air de se porter admirablement et il est toujours le même.  Quel bonheur de vous revoir !  C’est tellement lui ! Et cela, qu’est-ce que c’est ? Il est très bien habillé, cependant il me critique encore. La voilà qui raccommode sa robe; elle raccommode sa robe comme toujours. Elle est restée assise là tout le temps, pendant que j’étais dans l’Inde, raccommodant sa robe, s’affairant, allant à des soirées, courant à la Chambre, rentrant chez elle – toute cette existence ! car il n’y a rien au monde de si mauvais pour certaines femmes que le mariage et la politique, et un mari conservateur, comme l’admirable Richard. C’est ainsi, c’est ainsi ! Richard va très bien. Richard est à une commission. À laquelle je ne vous inviterai pas, mon cher Peter.  Eh bien, en ce moment, il est charmant, il est tout à fait charmant. Je me souviens combien il me paraissait impossible de me décider – et pourquoi me suis-je décidée ? – à ne pas l’épouser, ce terrible été. Mais c’est si extraordinaire que vous soyez venu ce matin. Vous rappelez-vous comment les stores claquaient à Bourton ? C’est vrai. J’ai souvent regretté de ne pas m’être mieux entendu avec votre père. Mais il n’aimait aucun de ceux qui… de nos amis. Bien sûr, je le voulais, j’ai eu le cœur presque brisé. Bourton appartient maintenant à Herbert. Je n’y vais plus jamais. Vous souvenez-vous du lac ? Voilà ce que j’en ai fait ! voilà !  Oui, oui, oui, oui. Eh, bien qu’avez-vous fait ? Des millions de choses. J’aime. Vous aimez. Et qui est-ce ?  Une femme mariée, malheureusement, la femme d’un major de l’armée des Indes. Elle a deux petits enfants, un garçon et une fille. Je suis venu en Angleterre pour consulter mes avocats au sujet du divorce. Mais qu’allez-vous faire ? Eh bien, les avocats et les avoués, MM. Hooper et Grateley, de Lincoln’s Inn, vont s’en occuper. Pour l’amour du ciel, laissez ce couteau !  Je sais tout cela, je sais tout ce que j’ai contre moi, Clarissa, et Dalloway, et tous les autres. Mais je montrerai à Clarissa… Richard ! Richard !  Il déjeune avec Lady Bruton. Il m’a quittée, je suis seule pour toujours.  Emmenez-moi ! Dites-moi, êtes-vous heureuse, Clarissa ? Est-ce que Richard…  Voici mon Élisabeth. Comment allez-vous ?  Hello, Élisabeth !  Au revoir, Clarissa ! Peter ! Peter ! ma soirée ! N’oubliez pas ma soirée !  N’oubliez pas ma soirée !  Oh ! ces soirées, les soirées de Clarissa ! Pourquoi donne-t-elle ces soirées ? Clarissa est devenue sèche et un peu sentimentale par-dessus le marché. Voici mon Élisabeth. Voici Élisabeth. Venez prendre une glace. Oui, merci. ! N’oubliez pas ma soirée !  N’oubliez pas ma soirée !  Rien n’existe hors de nous. Il n’y a qu’un état de l’esprit, un désir de consolation, de repos ; le désir d’une créature autre que ces misérables larves humaines, si faibles, si laides, si lâches. Mais si je peux la concevoir, alors, en un sens, elle existe. Ah ! ne jamais revenir chez moi, sous ma lampe dans mon cabinet de travail, ne pas terminer mon livre, ne plus jamais vider ma pipe ni sonner pour que Mrs Turner vienne débarrasser ! mais plutôt marcher droit vers cette grande figure mouvante qui m’enlèvera sur ses branches et me laissera me dissoudre dans le néant comme toutes les choses ! Rien de plus ce soir, Monsieur ? La mort de l’âme !  Seigneur ! Seigneur ! » dit-il tout haut, s’étirant et ouvrant les yeux.  La mort de l’âme ! Est-ce que vous la jugeriez autrement, si vous saviez qu’avant de se marier, elle a eu un bébé ? Oh ! je ne pourrai plus jamais lui parler ! La mort de l’âme ! Je sais bien que vous m’avez trouvée absurde, quand j’ai parlé de cette femme, mais voyez quelle personne extraordinairement affectueuse je suis, comme j’aime mon Rob ! Elle épousera cet homme. Je m’appelle Dalloway !  Je m’appelle Dalloway ! Je m’appelle Dalloway ! Est-ce que vous ne voulez pas aller avec eux ? Venez, on nous attend. Elle épousera cet homme. Je m’appelle Dalloway. Cette sotte plaisanterie a assez duré. Avec vous je m’amuse, mais avec Richard Dalloway, je suis de cœur. Il faut en finir d’une manière ou d’une autre Quelque chose de très important est arrivé. Dites-moi la vérité, dites-moi la vérité. Dites-moi la vérité. Dites-moi la vérité. C’est inutile. C’est inutile. Tout est fini. Clarissa ! Clarissa ! C’est affreux, affreux, affreux. C’est injuste. Pourquoi est-ce que je souffre ? Non, je ne peux plus supporter cela. Maintenant, allons nous tuer. J’ai tellement maigri. Je l’ai mise dans mon porte-monnaie. À qui ? Au Premier ministre ! C’est une trompe d’automobile en bas dans la rue. On lui a donné son sou, conclut-il, et il s’en va au prochain public-house. Je me suis penché sur le bord du bateau, et je suis tombé. Je suis tombé dans la mer. J’étais mort et cependant je suis en vie, maintenant mais laissez-moi me reposer encore ! J’accueille, j’accepte, je crée. De la beauté ! Il est temps… Pour l’amour de Dieu, n’approchez pas ! Il faut que je dise au monde entier. Je suis si malheureuse, Septimus ! L’heure, Septimus, demanda Rezia. Quelle heure est-il ? Je vais te dire l’heure. Et c’est là la jeunesse !  Mais qu’y a-t-il donc ? qu’est-ce que le jeune homme au pardessus a bien pu lui dire pour lui donner cet air-là ? dans quelle terrible passe se trouvent-ils pour avoir tous deux un air désespéré par ce beau matin d’été ? Les Whitbread, qui sont les Whitbread ? Des marchands de charbon. De respectables commerçants. Il n’a rien lu, rien pensé, rien senti ! Les palefreniers ont plus de vie en eux que lui. C’est un parfait spécimen du type formé par les grands collèges. Il n’y a que l’Angleterre pour créer un produit semblable. Le feu de charbon… Cela faisait un air si lourd ! Est-ce que je peux m’en aller maintenant ? Regarde de tous tes yeux dans mes yeux. Donne-moi ta main et laisse-moi la presser doucement !  Et si l’on nous voit qu’est-ce que cela fait ? Pauvre vieille femme. Oh ! la pauvre malheureuse ! Et si l’on nous voit qu’est-ce que cela fait ? Je suis malheureuse. Si l’on nous voit, qu’est-ce que cela fait ? Elle a fleuri ? Il a fleuri. Si sa santé ne lui joue pas un mauvais tour. Tout est en eux. C’est le chapeau qui est le plus important. Magnifique ! Septimus, je t’en prie, laisse ton livre ! Les Anglais sont très silencieux. Peut-être, peut-être, après tout, que le monde n’a pas de sens. Vous avez fait votre devoir, c’est à nous… Les Anglais sont si sérieux. Vraiment, il ne veut pas. Ainsi, vous avez le trac ? Tuez-vous, tuez-vous, par pitié pour nous ! Evans ! Evans ! Qu’est-ce que tu dis, Septimus ?  Monstre, monstre ! Allons, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Vous effrayez votre femme en lui racontant des sottises ? Mais s’ils sont riches, qu’ils aillent donc à Harley Street, s’ils n’ont pas confiance en moi. Vous avez servi avec éclat pendant la guerre ? La guerre ?  Si, il a servi avec beaucoup d’éclat, assura Rezia au docteur, il a eu de l’avancement. Et on a une très haute opinion de vous à votre bureau. Ainsi, vous n’avez pas d’ennuis, pas de soucis d’argent, rien ? J’ai… j’ai commis un crime. Il n’a jamais fait le moindre mal. Nous avons terminé notre petit entretien. Le docteur dit que tu es très très malade. Nous allons vous envoyer dans une clinique.Une des cliniques d’Holmes ? Une de mes cliniques, Mr Warren Smith, où nous vous apprendrons à vous reposer.  Nous avons tous nos moments de dépression. Il a quelquefois des accès ? Personne ne vit seulement pour soi. Et vous avez devant vous une brillante carrière.Une carrière exceptionnellement brillante. Je… je… Oui. Je… je… Tâchez de penser le moins possible à vous-même. Rien que l’entretien de cet automobile doit lui coûter gros. Merci, il réussit très bien dans l’Afrique du Sud. Mais, déjeunons d’abord ! Comme ils feraient bien sur la dentelle de votre robe ! Comment va Clarissa ?  Comment va Clarissa ?  Comment va Clarissa ? J’ai rencontré Clarissa dans le Parc. Savez-vous qui est en ville ?  Notre vieil ami Peter Walsh ! Oui, Peter Walsh est revenu ! Une histoire de femme. D’ailleurs, nous entendrons toute l’histoire de la bouche de Peter. Son adresse ? Milly, voulez-vous aller chercher les papiers ? Comme, par conséquent, notre opinion est que les temps sont mûrs… la jeunesse inutilisée de notre population toujours croissante… notre dette envers les morts. Ah ! les nouvelles de l’Inde ! Est-ce que nous vous verrons à notre soirée ? vous avez bien raison. Je voudrais voir Mr Dubonnet. Combine est-ce ? Je vous aime. J’ai dit à Ellie Henderson que je demanderais à Clarissa. Ellie avait tant envie de venir ! Mais comme c’est charmant ! Elles sont ravissantes !  Mais asseyons-nous d’abord cinq minutes. Pensant à Bourton… Hugh était au déjeuner. « Et cette pensée me vint : j’aurais pu l’épouser… exactement comme autrefois, vous savez. Et notre chère Miss Kilman ? Kilman est arrivée comme nous avions fini de déjeuner. Élisabeth a rougi. Elles se sont enfermées. Je crois qu’elles prient.  Avec un mackintosh et un parapluie. Je vous aime. Mais pourquoi est-ce que j’inviterais toutes les femmes ennuyeuses de Londres à mes soirées ? Pauvre Ellie Henderson ! Il faut que je m’en aille. Un comité ?  Pour les Arméniens… les Albanais. Une heure de repos complet après le déjeuner. Clarissa Dalloway est gâtée. C’est pour cela que je le fais. Bon ! Bon ! mais vos soirées, quelle est la raison de vos soirées ? Elles sont une offrande. Ma mère repose. Sotte ! Idiote ! Vous n’avez connu ni joies ni chagrins ; vous avez passé votre vie dans la frivolité !  Vous avez raison. Vous emmenez Élisabeth aux Stores ? N’oublie pas la soirée ! N’oublie pas notre soirée ! C’est la chair. C’est la chair, c’est la chair. Comme il doit faire bon à la campagne. Aux jupons. Prenons le thé. Je n’ai pas encore tout à fait fini. Irez-vous à la soirée ? Il ne faut pas se laisser absorber par les soirées. Je ne vais pas en soirée. On ne m’invite pas aux soirées. Pourquoi m’inviterait-on ? dit-elle. Je suis laide, je suis malheureuse. Je ne me plains pas, je plains… Je plains beaucoup plus les autres. Ne m’oubliez pas tout à fait. Eh bien, cela prouve qu’elle a du cœur. C’est divin. Comment s’appelle la fille mariée de Mrs Filmer ? Mrs Peters. Il sera peut-être trop petit. Mrs Peters est grande. Elle m’a donné des raisins ce matin. C’est vrai ? C’est une mauvaise langue. Que fait Mr Peters ? Ah ! Ces jours-ci, il est à Hull. Ces jours-ci ! Il sera trop petit pour Mrs Peters. Bien sûr, il sera trop petit, il sera ridicule. Mais Mrs Peters l’a choisi. Bon pour le singe d’un joueur d’un orgue de Barbarie ! Voilà. Mais il est encore plus ridicule. À présent, la pauvre femme va ressembler à un cochon à la foire. Elle aura un chapeau magnifique. Le voilà, c’est assez pour aujourd’hui. Plus tard… Regarde-le un peu. Mais je dois avoir l’air si drôle ! Ah, zut ! Nous sommes parfaitement heureux, à présent. Les gens que l’on aime le plus ne sont pas ce qu’il faut quand on est malade. Il faut qu’il apprenne à se reposer. Il faut qu’ils soient séparés. Il faut, il faut… pourquoi faut-il ? Quel droit Bradshaw a-t-il de dire, il faut ? C’est parce que tu as parlé de te tuer. Brûle tout cela ! Ma chère madame, je suis venu en ami. Non. Je ne vous permettrai pas de voir mon mari. Ma chère madame, permettez-moi… Le trac, hein ? Voilà pour vous. Le lâche ! Qu’elle soit courageuse et qu’elle boive ceci ! Qu’elle ne le voie pas, qu’on lui épargne tout ce qui était possible, elle aurait l’enquête à supporter, pauvre petite femme ! Il est mort. Laissez-là dormir. Et cependant, c’est le privilège de la solitude ; dans l’intimité, on peut faire ce qu’on veut. On peut pleurer si personne ne vous voit. J’ai en moi quelque chose, debout près de la boîte aux lettres, qui pourrait en ce moment se résoudre en larmes. Ce que c’est, Dieu le sait ! Cela a été si bon de le voir ! Il fallait qu’elle le lui dise. Si ravie de l’avoir vu ! Il fallait qu’elle le lui dise. Si ravie de vous avoir vu. Depuis trente ans, milady. Les jeunes filles ne se mettaient pas de rouge autrefois, à Bourton. Mais Miss Alice n’a pas besoin de rouge. Quelle drôle de bonne femme, la vieille nourrice de Clarissa !  Lady et Miss Lovejoy. Lady et Miss Lovejoy. Sir John et Lady Needham… Miss Weld… Mr Walsh. Quel plaisir de vous voir ! Quel plaisir de vous voir ! Oh mon Dieu ! cela va être un four, un four noir ! Chère amie, vous êtes toutes les mêmes ! Y-a-t-il un courant d’air ? Je mettrai telle robe. Eh bien, Ellie, comment cela va-t-il ? C’est vrai, c’est vrai. Hello, Richard ! Quel plaisir de vous voir ! Comme c’est aimable à vous de venir ! Clarissa !  Elle est sous ce toit ! sous ce toit !  À Londres, en passant… entendu dire à Clara Haydon… Quelle chance de vous voir ! Aussi j’arrive sans invitation… J’ai cinq grands garçons. Le Premier Ministre ! Mon Dieu, mon Dieu, le snobisme des Anglais ! Comme ils aiment se vêtir de broderies d’or et faire des courbettes. Tiens, on dirait – ma parole, c’est lui, Hugh l’admirable ! Il a toujours l’air d’être de service, comme s’il était un être privilégié, mystérieux, prêt à défendre jusqu’à la mort des tas de secrets, qui pourtant ne sont que de petits potins appris d’un valet de pied de la Cour et que tous les journaux publieront demain. Voilà ses marottes, ses hochets, et, en s’en amusant tous ceux qui ont le grand honneur de connaître ce beau spécimen des collèges anglais. Le Premier Ministre a été vraiment aimable de venir. Cher Sir Harry ! De quoi riez-vous ? Ils ne veulent pas nous raconter leurs histoires. Chère Clarissa, vous me rappelez tellement votre mère quand je l’ai vue pour la première fois, avec un chapeau gris, marchant dans un jardin ! Mais le bruit ! Le signe d’une soirée réussie. Il sait tout ce qu’on peut savoir sur Milton, dit Clarissa. Vraiment ? Il faut que je parle à ce couple, Lord Gayton et Nancy Blow ! Vous êtes des amours, vous êtes des anges d’être venus J’aurais voulu faire danser. Quel dommage ! J’avais espéré faire danser. Venez parler de la Birmanie à tante Héléna. Nous causerons plus tard », dit Clarissa, en le conduisant à tante Héléna. Peter Walsh. Il est allé en Birmanie. Richard a été si content de luncher avec vous. Richard m’a été d’un très grand secours. Il m’a aidée à faire une lettre. Et comment allez-vous ? Admirablement ! Et voilà Peter Walsh. Mais je ne peux pas rester. Attendez. Je reviendrai. Votre amie au manteau rouge qui avait l’air si intelligent. Nous sommes scandaleusement en retard, chère Madame, c’est à peine si nous osions entrer. Oui, ils n’avaient pas pu résister à la tentation. Comment va votre fils à Eton ? Il n’a pu entrer dans l’équipe de cricket, à cause des oreillons. Son père, je crois, a pris la chose plus à cœur que lui, car il n’est lui-même qu’un grand enfant. Juste comme nous allions partir, on a appelé mon mari au téléphone : un cas navrant. Un jeune homme s’est suicidé. Il avait fait la guerre.  Oh ! au milieu de ma soirée, voilà la mort. S’il fallait mourir à présent, ce serait le moment du grand bonheur. Mais où est Clarissa ?  Où est-elle allée ? Où est Clarissa ? J’ai cinq fils ! Toujours le même tic ! ouvrir son canif, ouvrir et fermer son canif quand il s’excite. Avez-vous écrit ? Pas une ligne ! Ils ont des milliers de domestiques, des kilomètres de serres. Oui, j’ai dix mille livres par an. Cela m’a empêchée de devenir folle, tant j’étais malheureuse chez moi. Tout cela, c’est le passé, c’est entièrement fini. Et Mr Parry est mort ; et Miss Parry est encore vivante. Jamais je n’ai reçu un tel choc ! J’étais sûr qu’elle était morte.  Oh ! comme je voudrais être à la campagne et faire ce que j’aime ! N’est-ce pas mon pauvre chien qui hurle ? Elle ne ressemble pas à Clarissa. Oh Clarissa ! Il ne va pas nous reconnaître… Ainsi c’était Hugh ! Hugh l’admirable ! Et que fait-il ? Il cire les bottines du Roi ou compte les souliers à Windsor. Peter ! mauvaise langue comme toujours ! Mais soyez franche, Sally, ce baiser à présent, celui d’Hugh ? Tout le monde ici a plusieurs fils à Eton, excepté moi.C’est une sotte, mais nous avons eu de bons moments. Cependant, quand j’ai appris que Clarissa donnait une soirée, j’ai senti que je ne pouvais pas ne pas venir. Il fallait que je la revoie (je suis descendue dans Victoria Street presque à sa porte). Aussi, je suis venue sans invitation. Mais, dites-moi, je vous prie, qui est-ce ? Et, quand la nuit s’avance, quand les gens s’en vont, on trouve de vieux amis ; des coins et des recoins tranquilles, et les spectacles les plus charmants. Savent-ils qu’il y a autour d’eux un jardin enchanté ? Des lampes et des arbres et de merveilleux lacs luisants et le ciel ? Juste quelques lampes féeriques, avait dit Clarissa dans le jardin du fond ! Mais c’est une magicienne ! C’est un parc… La vieille Mrs Hilbery. Et qui est-ce ? cette dame qui est restée près du rideau toute la soirée sans parler ? Oh ! c’est Ellie Henderson. Clarissa était si dure pour elle. C’était une cousine, très pauvre. Clarissa était vraiment dure pour les gens. C’est vrai. Cependant, comme Clarissa est généreuse pour ses amis ! C’est une qualité rare, et quelquefois la nuit, ou le jour de Noël, quand je me remémore les grâces que j’ai reçues, je mets cette affection au premier rang. Nous étions jeunes et tout est là. Clarissa était pure de cœur ; c’est une grande chose. Vous me trouverez sentimentale. Mais oui. Car il n’y a qu’une chose qui vaille la peine d’être dite : ce que l’on sent. Mais je ne sais pas, ce que je pense. Je n’ai pas trouvé la vie simple. Mes relations avec Clarissa n’ont pas été simples. Ma vie en a été gâchée. On ne peut pas aimer deux fois. Non, non, non !  À qui parle-t-il ? qui est cet homme à l’air très distingué ?  Mais qu’a-t-il fait ? Et sont-ils heureux ? Que peut-on savoir même des gens avec qui on vit chaque jour ? Ne sommes-nous pas tous des prisonniers ? C’est vrai que les jeunes gens sont beaux. Et ces deux personnages, ces deux personnes qui s’approchent (vraiment il faut que je parte si Clarissa ne vient pas bientôt), cet homme à l’air très distingué qui vient de causer avec Richard, et sa femme plutôt commune – que peut-on savoir d’eux ? Qu’ils sont d’abominables charlatans. Quand on est jeune, on est trop excitable pour connaître les gens. Maintenant que nous sommes vieux, cinquante-deux ans pour être précis, maintenant que nous sommes mûrs, – nous pouvons observer, comprendre – et on ne perd pas la faculté de sentir. Cela est vrai. Cela s’accroît. Elle est mariée. Elle a deux petits enfants. Eh bien, venez tous à Manchester, promettez-le avant de partir. Voilà Élisabeth ; ce que nous sentons, en grande partie, elle ne le sent pas, pas encore. Mais, on peut voir qu’ils s’aiment beaucoup. Qui est donc cette ravissante jeune fille ? Richard a gagné. Vous avez raison. Je vais aller lui parler. Je vais prendre congé. Que vaut l’intelligence, comparée au cœur ? Je viens. Quelle est cette crainte ? Ce ravissement ? Quelle est cette extraordinaire émotion qui m’agite ? C’est Clarissa.

3| Les particules dominicales

Tu m’as inoculé tout ce que tu as pu du morne dimanche de province. Les enfants sont de grands simulateurs et je ne t’aurais contredite pour rien au monde, j’avais bien trop peur de toi, de te déplaire, de te contrarier. Tu étais déjà bien assez tourmentée comme ça, notamment par ces dimanches qui n’en finissaient pas, qui étaient toujours les mêmes, foutus d’avance, presque lundi. Je me suis ennuyée comme un caméléon, j’ai repris tes expressions, tes soupirs, tes paroles. Pas besoin d’être une actrice très douée : tu croyais avec une telle ferveur au consensus de la plaie des dimanches, qui aurait pu penser autrement ? Je simulais : comment aurais-tu aimé une enfant insensible à ce malheur universel ? Il fallait être sans cœur pour ne jamais s’ennuyer à ce point. Je ne devais pas faire partie de l’humanité pour passer à côté d’une aussi pesante évidence, mais heureusement, tu ne le remarquais pas alors. Le dimanche à lui seul n’aurait pu être cause d’un état aussi lamentable. Il fallait conspuer la combinaison avec la province, la petite ville de province, mère de tous tes maux, où tu t’étais employée à revenir pourtant, encore et encore. Elle valait mieux qu’un village, mais moins, bien moins qu’une capitale. Tu avais des échelles quantitatives qui m’échappaient : à mes yeux tout était grand, même le plus petit trou de souris. L’expression trou du cul du monde était pour moi pleine de rires et de mystères, mais je prenais l’air las, je copiais ta mine blasée en toutes circonstances. Voilà où j’étais rendue avant même d’avoir commencé à lire. D’ailleurs, pourquoi lire ? Balzac, Maupassant et Zola, tu les avais collés d’office dans le sac des secrétaires de l’ennui des provinces, des dimanches. Tout ce qu’il y avait à dire sur ce sujet, ils l’avaient dit (alors, pourquoi écrire ?) et tu les proposais à ma lecture à venir comme autant d’alliés, autant de preuves que de tout temps, tout le monde maudissait les dimanches et l’ennui et la province, d’une seule et même voix (je ne les lirai donc pas). Une seule vignette échappait à ta vindicte dominicale, que tu produisais régulièrement. Non dans le but de proposer une échappatoire à cette fatalité, mais pour la crisper définitivement dans la déploration vaine du conditionnel passé. Tu avais vécu un (plusieurs, peut-être ?) dimanche remarquable, mais ils étaient perdus pour toujours. Au retour des vacances, vos parents vous avaient servi un petit-déjeuner en guise de dîner. Ça avait été merveilleux. Dans un premier réflexe salvateur, je tentai des reproductions du même. C’était non seulement vain, mais déplacé. Quelque chose qui aurait dû être continué avait été interrompu sans retour (qui étais-je pour prétendre à une réparation ?). J’essayai d’autres fêtes, d’autres rituels… sans effet. Tu cultivais avec tous les soins la plante en pot de cette nostalgie qui se détachait en miniature sur le fond brouillé des dimanches infinis et pareils. Pas touche ! Je faisais profil bas et à la longue, j’ai dû finir par y croire mollement. Pour dire la vérité, je ne sais plus très bien, mais j’observe que la vitalité de particule solaire des enfants se ternit à force de se frotter à la posture blasée des adultes. La lampe ne laisse plus sortir le génie. Les paroles se font rares (d’ailleurs, à quoi bon parler : tu sais d’avance ce que je vais dire, combien de fois devras-tu me le répéter ?). Finalement, je n’étais pas si mal, conservée dans le doux-amer, confite dans tes certitudes. La mort dans le froid est la plus douce, dit-on, on croit qu’il y fait chaud… C’était sans compter sur l’école gratuite et obligatoire. Au détour d’une dictée de fin de primaire, le chevalier Proust m’a réveillée. Ses dimanches avaient un air de déjà-vu, déjà-espéré, tous les sens à l’affût, des vitraux versicolores aux tablettes des pâtisseries. J’ai trahi l’ennui des tiens, et cela me vaut un bannissement à vie, dans lequel j’ai emporté Balzac, Zola et Maupassant, en lot de consolation.

4| C’est comment qu’on freine ?

4| C’est comment qu’on freine

J’ai quinze ans. Je donne la main tout l’été dans la pension de famille de ma grand-mère. Je fais le concours de l’Express avec sa flopée de questions de culture générale hebdomadaire. Ça cadre quelque chose. Pas d’internet. Tous à la bibliothèque. Il n’y en a pas dans le village. Le mercredi, je prends le bus après le service de midi et je descends à Albertville, où il y a une bibliothèque. Les livres tiennent dans deux pièces fraîches d’une maison de maître, oubliée dans un bout de square avec sa jumelle, la MJC. La bibliothécaire est vive et elle porte des robes fleuries. Ça ne se bouscule pas dans la salle d’étude (une des deux pièces), mais je croise deux ou trois réguliers, des vieux. J’ai quinze ans. Si par extraordinaire, j’ai besoin de consulter un livre qui n’est pas en rayon, la bibliothécaire peut le commander. Le délai sera le même qu’à la librairie, comptez bien deux semaines en plein été, parfois plus, si vous avez des demandes extravagantes, telles qu’en provoque le concours de l’Express… Quand le livre arrive, j’en ai demandé des nouvelles à chaque visite, comme pour la visite d’un parent trop rare, je dois attendre qu’il soit proprement répertorié et étiqueté. Mais quand le livre arrive, je le lis. Nous sommes en juillet 2026, j’ai passé l’année à entasser des livres dans ma chambre, mon bureau, mon salon, à Paris, en Savoie, à Valenciennes, à Nevers. Je les ai consultés, feuilletés, commencés, parcourus, annotés, prêtés, conseillés, cités, photocopiés, perdus, retrouvés dans la ruelle d’un lit ou chez un ami, je les ai manipulés, époussetés, je les ai rangés par ordre d’importance, de priorité, d’envie, je me suis promis de ne pas laisser courir un an supplémentaire sans relire tel volume, poursuivre le commentaire de tel autre, apprendre par cœur un troisième… Bref, j’ai fait toute sorte de choses avec ces livres pendant l’année écoulée, sauf les lire.Voilà l’été, les vacances. Le temps nous est donné. Il s’agit de retrouver ce qu’on aime et ceux que l’on aime. Ça devrait aller tout seul et pourtant, je n’en suis plus étonnée, un peu de méthode est requise. Je vais finir des livres.
Toute l’année, j’implore mes élèves de ne pas se confondre avec l’immédiateté de la technologie que nous utilisons et qui se prive de moins en moins de nous utiliser. Il y en a pour s’en inquiéter et d’autres pour croire, sincèrement, qu’ils sont des adultes responsables. Nos téléphones trouvent l’information si vite qu’on finit par penser qu’ils l’ont. Or nos téléphones parlent en notre nom, disent notre je, mes voyages, mes lectures… Comment ne pas nous convoquer à une pareil immédiatement, sans effort apparent, seulement des coûts très bien cachés puisque nous ne voulons pas les voir ?Au moment où j’écris, j’ai terminé Les Comptes de ma Tante Fée de Hans Magnus Enzensberger et Je t’ai donné des yeux et tu as regardé les ténèbres de la Catalane Irene Solà. C’est drôle de lire le soir sans s’endormir au bout de trois pages. C’est drôle de lire le matin sans se dire qu’on est en train de mettre quelque chose en retard. Dans un cas comme dans l’autre, l’impression d’être portée, de lire sur coussin d’air (le souffle propre à chaque œuvre) au lieu d’entrevoir ces écritures, comme on fait avec curiosité des bribes de voisins entraperçues en fermant ou en ouvrant les volets.J’ai fait deux listes : celle des livres entamés en relation avec le travail et celle des livres en cours pour le simple agrément de leur lecture. Je n’en note pas le détail ici, bien trop méfiante des performances que je crée comme je respire (en apnée, cependant. Si je regarde de plus près la liste des livres en cours pour le simple agrément de leur lecture, je dois reconnaître que c’est un faux en écriture. Il y a longtemps que je ne lis plus rien de façon désintéressée. J’ai tant de chantiers en cours, et le portfolio de mes actions littéraires est si diversifié que chaque livre vient augmenter l’un et l’autre. Comme les Cisterciens, en dépit de mes vœux de rigueur, je suis condamnée à m’enrichir. N’importe : ce qui compte ici, c’est la suspension de l’accumulation, le marque-page qui fait bâton dans la roue du hamster. D’ailleurs, je vais de ce pas tâcher d’arriver au bout de L’Art de Disparaître.

A propos de Emmanuelle Cordoliani

Joue, écrit, enseigne, met en scène et raconte des histoires. Elle a été décorée par Beaumarchais ( c'est un raccourci mais pas une usurpation ) et elle travaille avec la même équipe artistique depuis des lustres ( le Café Europa ) ce qui fait sa fierté et sa joie. Voir et explorer son site emmanuellecordoliani.com

12 commentaires à propos de “#chronique #03 | C’est comment qu’on freine ?”

  1. Tu cultivais avec tous les soins la plante en pot de cette nostalgie qui se détachait en miniature sur le fond brouillé des dimanches infinis et pareils. … la vitalité de particule solaire des enfants se ternit à force de se frotter à la posture blasée des adultes. Quel plaisir de vous lire Emmanuelle.

  2. …Il donne la main le dimanche avec sa politesse mécanique dans la voix d’un autre.

    …Je me suis ennuyée comme un caméléon, j’ai repris tes expressions, tes soupirs, tes paroles. Pas besoin d’être une actrice très douée : tu croyais avec une telle ferveur au consensus de la plaie des dimanches, qui aurait pu penser autrement ? Je simulais : comment aurais-tu aimé une enfant insensible à ce malheur universel ?

    … je prenais l’air las, je copiais ta mine blasée en toutes circonstances.

    Cette dilution de soi dans les dimanches…
    J’en suis toute chose

    Rien de tel dans ton écriture qui « la » traduit si implacablement.

    • La dilution de soi dans les dimanches : c’est drôlement bien trouvé. Un pas avant la dissolution, sur le bord, mais pas. Je vais creuser cette piste. Merci Yael

  3. Magnifique texte d’enfance ( comme souvent chez toi Emmanuelle) , il rejoint celui de Laurent, bien que la forme soit complètement différente, on y retrouve cette chose là, de ce que le malheur des adultes fait aux enfants, et c’est fort ça

  4. « Il y a longtemps que je ne lis plus rien de façon désintéressée » : il y aurait comme une évidence, merci de l’écrire si simplement. Et le frein peut compatible avec la marche forcée, si ? Ça va sentir le caoutchouc brûlé.

    • Bien vu, Cécile ! Alors pour nous rassurer, la marche, même forcée, reste du côté du pas sur la terre (des semelles de la proposition de Valérie, peut-être une piste pour que j’y réponde). Le rythme de l’année tient plutôt de la machine, celle qui fait de nous des bêtes humaines. Quant au désintéressement… je crois que je n’y ai plus accès, pas plus qu’au désintérêt, d’ailleurs. J’ai repéré tôt ma perméabilité aux formes (littéraires, notamment), et depuis je me tiens sous influence en essayant de ne pas trop me spécialiser. Les piles de lectures périphériques sont devenues les colonnes de mes travaux. L’été est aussi le rappel au texte initial, au centre de cette complexité désirée. Merci pour cet appel.