#chroniques #03 | L’orange

1. Le cri

Écoute le cri du fruit écartelé comme un bouton d’or.

2. Le cri de l’orange

J’entends le bruit sourd d’un fruit rond comme un ballon qui passe de main en main, qui roule comme une balle dans la paume puis qui retombe lourdement sur le bois de la planche… J’entends le grincement éreintant d’un tiroir qu’on ouvre puis le suspens du silence d’un tiroir qu’on ne ferme pas… J’entends longuement le tintement des couteaux qui se choquent entre eux… J’entends le silence dans le suspens du tiroir qui reste ouvert… J’entends le chuintement de la lame qui transperce l’écorce grumeleuse de l’agrume… J’entends le cri de l’orange.

3. La cérémonie de l’orange

Il prend une grande planche à découper épaisse en chêne sombre comme taillée dans le bois lui-même avec les fentes et les nœuds, un couteau à la lame large et fine en acier ; il pose au milieu le fruit ovale et orange et commence minutieusement la découpe en quartiers. Le jus sucré suinte le long des doigts jusque dans les fissures du bois ; la découpe est méthodique en huit parts égales. Le fruit à l’écorce dorée s’ouvre en corolles ajourées et répand son odeur divine. Les pépins sont délicatement évincés pour ne pas percer la chair avec la pointe du couteau. La dégustation est prête. Chaque quartier est attrapé entre les mâchoires comme un large dentier coloré, frotté pour en extraire la substance exquise. Le geste est répété sur le même tempo huit fois. À la fin, les quartiers gisent en désordre avec leur mousseline blanche mâchée, le couteau nonchalamment posé à côté. Il faut se laver les mains.

4. Plan séquence en musique

L’homme a le front haut, le sourcil en broussaille, la mâchoire carrée et les pommettes saillantes qui barrent les deux joues d’une ombre. Les yeux parfaitement dessinés à l’ovale, légèrement enfoncés comme deux noisettes sous des cils courts alignés brillent dans l’attention enfantine qu’ils portent à leur objet. Les cheveux blancs argentés peignés en arrière allongent le sommet des tempes. La tête reste parfaitement immobile, seules les mains remuent pour répéter par cœur chaque geste du rituel. Les mains sont grandes, les doigts et les ongles longs et bougent lentement le long du manche pour jouer l’antienne. La scène semble parfaitement silencieuse, l’objet massacré reste muet pour l’homme qui le possède. La musique extradiégétique suggère les notes mélodiques qui sortiraient d’un morceau de bois si celui-ci était équipé de cordes en nylon mettons. La construction complexe du morceau à exécuter comme une fugue demande huit répétitions sans refrain, en variations infimes commandées par l’irrégularité même de l’objet, un fruit rond mettons. Dans le second temps joué d’un morceau inconnu en contrepoint, les doigts repliés sur des quartiers d’orange laissent apparaître côte à côte le dos des mains. Elles barrent par à-coups la moitié du visage suggérant le tressaillement des os sous la peau brune et fine légèrement tachetée. La cadence s’accélère pour le final, d’un geste sec débarrasser tout le bois de son ouvrage. Seuls les doigts s’agitent encore un peu dans l’air pour laisser couler quelques gouttes ou bien pour répéter encore une fois en musique progressive.

5. La mort du fruit

Transporter sous des semelles de cordes la chair à vif éclatée en longues traînées sombres sur le carrelage blanc.

A propos de Olivia Scélo

Enseignante. Bordeaux. À la recherche d'une gymnastique régulière d'écriture.

4 commentaires à propos de “#chroniques #03 | L’orange”

  1. Grâce à vous, Olivia, j »ai appris ce qu’était une musique extradiégétique et par là même ce qu’était une musique diégétique. Je ne connaissais pas ces mots, même si je savais ce qu’ils désignent. Merci !

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