# Chroniques #03 | Un père mutique

1-

Ecoute le monde palpiter au rythme de la vie qui s’épuise.

2-

Quelques phrases pêchées ici ou là, retenues pour leur humour involontaire et surtout pour leurs images, voire leur poésie. Mes jambes ne me suivent plus | On ne peut pas toujours avoir une échelle | Oh une étoile d’araignée ! | Ne pleures pas sur ma tombe, parce que si tu pleures, je me meurs (chanson mexicaine) | Je ne sais pas si je suis dans la consigne | Le troisième jour, ça sent le poisson |

3-

Ça ressemble à un cliché mais depuis leur arrivée en bateau en France, la famille passe tous ses dimanches à Orly « pour voir s’envoler les avions », comme chantait Gilbert Bécaud. Un rituel immuable : se poster contre la vitre de l’aéroport et regarder les oiseaux de fer rouler sur le tarmac, faire le point fixe moteurs à plein gaz et s’arracher à l’attraction terrestre dans un déchirement bruyant qui percute les cœurs affolés, les yeux écarquillés devant la beauté de la courbe dessinée. Tous les dimanches sans mot dire, le père donne le la, la mère prépare les sandwichs et le garçon et la fille suivent. Tous les quatre regardent ou plutôt observent le ballet mécanique. Parfois, ils peuvent accéder à la passerelle en surplomb de la vaste salle d’attente et là, le cœur battant, ils reçoivent les rafales de vent, le vrombissement des moteurs. Le père se tient à la proue, chef de famille, le regard loin sur l’horizon. Peut-être rêve-t-il de départ, de retour au pays natal, de fuite ? Il allume une cigarette, aspire, souffle et aspire encore et encore. Pourquoi fumer aujourd’hui, lui qui n’a jamais fumé ? La petite l’observe, détaille sa gestuelle, la manière qu’il a d’aspirer les vapeurs de kérosène et de tabac. Ça lui fait penser à ses cousins quand à la mer après des cabrioles sous l’eau, ils ressortaient avides d’air. Elle voudrait comprendre ce père qu’elle ne connaît plus, devenu un étranger en l’espace d’une traversée de la Méditerranée. Dimanche et encore dimanche prochain et le suivant, oui ils iront à Orly. Au retour la mère serrera plus fort la main de sa petite fille, sans mot, sans larmes. Le grand frère ne la taquinera pas, ils se disputeront plus tard après le dîner, au moment de la vaisselle. Quand ils auront retrouvé la promiscuité de la chambre de bonne où ils se cognent à leur nouvelle vie.

4-

L’enfant de 10 ans plonge dans le visage comme une héroïne d’Enid Blyton qui aurait une énigme à résoudre. Elle scrute le visage. Lèvres fines et pincées, grand nez avec ses deux rides du lion profondes. Les coins de lèvres inclinés, suivant la pente du lion, lui donne un air sévère, elle qui ne voyait en lui qu’amour et compréhension, elle ne sait plus qui il est. Et cette cigarette entre les dents… Mais ce qui l’intéresse, qui l’interroge se passe plus haut dans le visage, du côté des yeux, qu’elle qualifie de tristes mais il faudrait peut-être dire vides, du front plissé interrogatif, jamais rassasié de questionnements. Elle sent que c’est par là qu’elle doit fouiller. A la base du nez, une ride profonde, ligne frontière sur laquelle s’appuie tout l’édifice, les yeux, les paupières, les sourcils épais, et en grimpant jusqu’à la racine des cheveux ces rides nouvelles d’incompréhension… Le boulot du père est si harassant qu’il s’écroule à la fin du repas, la tête sur sa poitrine, elle en profite pour s’approcher très près, fait le tour du père et compte les rides du cou trois longues et deux petites là par effraction. Grain de la peau ouvert au monde, surtout aux poussières, narines encombrées de sciure de bois. Elle se dit qu’elle aimerait être ce petit grain de poussière pour pénétrer le mystère de ce père mutique. Elle continue sa recherche. Sur les joues les poils noirs qui voudraient bien faire barbe mais qui sont rasés à même la peau. La bouche est béante, la mâchoire relâchée frémit au rythme d’un léger ronflement. Comme elle voudrait à nouveau s’asseoir sur ses genoux pour qu’il raconte ses histoires à lui ! Mais plus rien, alors elle cherche à comprendre, mais y a-t-il quelque chose à comprendre… Elle se concentre à nouveau sur le front, entre les sourcils une virgule s’est creusée, presqu’un point d’interrogation et au-dessus des sourcils des lignes, trois qui pourraient être quatre profondes un peu chaotiques, pas vraiment parallèles. Puis la racine des cheveux noirs souples, coiffés en arrière. Elle regarde, elle inspecte et rien ne vient alors elle redit la phrase que les adultes répètent ces temps derniers : « C’est peut-être ça la guerre. »

5-

« Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles ? »
Les semelles gardent-elles la mémoire des lieux arpentés ?
Est-ce que les semelles glissantes transportent du vent ?
Est-ce qu’on transporte les grains de sable et l’écume des jours accrochés à nos semelles ?
Est-ce qu’on transporte les rires et les larmes de notre enfance ?
Est-ce que l’on transporte le boulet des générations passées roulant si près de nos semelles ?
Est-ce qu’on ne transporte que de la terre ? Ou seulement de la boue bien collante ? Celle qui colle au cerveau et qu’on ne peut plus décoller ?

A propos de Michèle C.

Rien de spécial mais tellement curieuse de tout.

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