#chroniques #03 | ceux qui regardent vivre

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moi je suis plus ému par un poème que par un atome par exemple tu vois | après, l’argent ça ne fait pas tout maman | arrêtons d’interpréter, elle s’est livrée à moi, je vais arrêter de la traiter comme ça juste parce qu’au début | repassez demain | moi j’ai mes règles, pas mes règles comme avant | vous avez vu le bordel, oh putain, c’est pas possible tout ça | comment va votre époux, vous le saluerez de ma part | il faut accepter qu’on n’est pas capable de faire plus parfois | attention à la marche en descendant du train | oh my god I really really hope you will | j’ai failli me casser la gueule avec ma robe, j’ai failli marcher dessus | on laisse descendre s’il vous plaît | non mais fontainebleau tu imagines 

3-

Ils se tiennent immobiles, elle et lui, assimilés à la matière immobile de leurs fauteuils en plastique. Face à la rue, aux balcons des voisins, aux entrées des immeubles d’en face, aux fenêtres. Nul besoin de tourner la tête, de se lever, de bouger pour observer les mouvements du voisinage. Il suffit de regarder les autres accomplir les gestes du dimanche, ce jour à part, fin et début à la fois. Ils restent figés sur leur balcon, il ne faut pas avoir l’air de guetter, inquiétants dans cette fidélité à suivre chaque déplacement comme pour s’assurer de la constance de ces existences, le dimanche s’y prête : détaché de la semaine, identique à lui-même, semaine après semaine, à quelques détails près qu’ils sont seuls à recueillir puis à oublier. Immobiles dans un silence apparent, ils commenteront plus tard. Ils laisseront passer la journée, en parleront le lendemain en prenant leur café sur ces mêmes fauteuils, à la même heure, comme s’il fallait ce délai et la distance pour que le dimanche devienne récit. Respiration irrégulière, toux retenue, léger tremblement des mains : ces signes humanisent leurs présences statuaires qui suivent détail par détail les habitudes des voisins. Ou l’absence de rituels pour certains. Parfois un moustique profite de la passivité du couple pour s’attarder sur un bras, une jambe, avant d’être chassé dans un même réflexe étouffé sans que les bras quittent l’accoudoir, sans que les poings se desserrent. Leurs yeux pourtant ouverts s’absentent par moments, une éclipse dont ils ne gardent rien, ni image ni pensée. La vie des autres se suspend aussi, devient illisible, comme un épisode manqué sans conséquence. Où est passée la jeune fille du deuxième qui attendait devant l’immeuble, si maquillée qu’on devinait presque le parfum à ses tempes, à ses poignets ? Dernier geste avant de sortir, la femme se souvient de ces temps-là, elle qui immobile aujourd’hui regarde et invente. L’agitation monte à l’approche de midi. Le voisin du premier prépare son barbecue, sur un balcon en ville. Bientôt, le quartier se remplit d’odeur de charbon et de viande, de chansons qui accompagnent le repas et couvrent les bruits de la rue, les klaxons, les moteurs. On ne leur dit rien, tolérance ou pitié, ils ont bien droit eux aussi à la douceur des dimanches, ils font comme ils peuvent. On en parle entre nous. On se retient de hurler au bout de deux heures de fumée et de musique. Certains fuient. L’immeuble, la ville, l’air et les nuages. C’est ce que fait la famille du cinquième, chaque dimanche. La femme et l’homme attendent le moment de les voir descendre au complet. Le mari au pas aussi décidé que les jours de travail, la mère en talons de toujours, les trois enfants traînent des pieds, désemparés par le devoir d’enthousiasme : il faut aimer le dimanche qui réunit la famille, ne pas trembler d’ennui anticipé, ce serait trahir, faire douter de l’amour des siens. Ils montent dans la voiture dans l’ordre habituel et le couple aux fauteuils enregistre l’heure sans la noter. Elle trouve sa place dans une mémoire qui n’a besoin d’aucun carnet.

Puis vient le moment où eux aussi quittent leur poste. Rien de brusque, rien qui ressemble à une décision : le corps se lève comme il s’est assis. Et avec eux, le dimanche rentre, plié, rangé contre le mur du couloir, en attendant la semaine suivante. Car c’est là que le dimanche cesse d’être à part. Dans l’appartement, aucune fenêtre n’ouvre sur quoi que ce soit qui mérite d’être suivi. Ils mangent à l’heure habituelle, s’asseyent aux mêmes places. Rien ne distingue ce jour des six autres, sauf le calendrier aux cases cochées. Demain sera lundi et ce sera un simple changement de nom. Ils reprendront le guet dans le même silence, mais il n’y aura personne pour préparer un barbecue sur un balcon citadin, personne pour descendre en famille. Le spectacle sera maigre, la rue rendue à ses gestes utilitaires et la femme et l’homme resteront là à nous regarder, à recomposer nos vies. Dimanche après dimanche, nous nous sommes habitués à eux, à leur présence fixe. Nous faisons semblant de ne pas les voir. Eux qui nous scrutent. Nous voudrions protester, hurler d’être ainsi disséqués, le dimanche surtout, mais nous ne disons rien. Ils ont bien droit eux aussi à la douceur des dimanches, ils font comme ils peuvent.

A propos de Gracia Bejjani

Je suis née à Beyrouth. À vingt ans à peine, j’ai quitté famille, amis et pays. Quitté pour une autre vie, une autre langue, un autre possible. J’écris en français avec l’arabe en moi, ce corps d’avant les mots. J’écris depuis l’intérieur des choses, des espaces, des êtres. Mon roman "Sobhiyé – Corps de femmes" a paru aux Accro Éditions en 2026, précédé du recueil "J’ai appris à parler sur tes lèvres" (La Kainfristanaise, 2024). Mes textes circulent également en revues et anthologies. graciabejjani.fr youtube.com/@graciabejjani

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