#chroniques #03 | samedimanche

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Écoute le monde qui palpite depuis toi jusqu’à moi

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J’y croyais pourtant. C’est une question de réglementation. Un terrain de 195 hectares, l’équivalent de trois terrains de foot. C’est un format standard. Il y a de la place, c’est bien aménagé. Il y a un rapace qui vole au-dessus. C’est théâtralisé. L’incendie a repris. Il faut boire beaucoup en ce moment. Il y a eu un changement de planning. Vous êtes inclus par défaut. Il faut relâcher le pouce. Ne traînez pas.

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Les dimanches. Quoi les dimanches ? Les autres se plaignent, ils ne sortent pas, ne font rien qu’attendre le lundi. Les autres : ils s’ennuient. Pas elle, pas le temps. Les dimanches sont pour l’entraînement et surtout pour les compétitions. Souvent, il n’y a pas de dimanche, ni de samedi, il y a un long périple Gérald dit journey, et ça sonne bizarre la proximité au français, ça saute une frontière comme une haie de 24 heures, ça rallonge le jour qui en ferait 48. Départ la veille retour le dimanche soir. Dimanche, ça veut dire quoi alors ? Faudrait dire samedimanche.

Le deuxième matin du samedimanche, elle se lève très tôt, file dans la forêt la plus proche, s’il y en a une pour un court échauffement, petites foulées dans la terre fraîche, étirement, respiration, pleins pourmons, solitude, moment de pleine présence, entre elle et elle pour ne faire qu’une. Unifier le corps et l’esprit, trouver la concentration. Elle ne pourrait pas faire sans.

Les dimanches s’enchaînent sans qu’elle ait le loisir de s’ennuyer. Parfois elle aimerait. Ne rien avoir à faire, buller devant la télé, rester affalée sur son lit, rester là à rien faire, à attendre que ça passe. Rêver peut-être. C’est surtout en courant qu’elle rêve. Elle rêve qu’elle est un animal. Un lièvre, un oiseau, un cheval. Elle court, rêvant. Elle pourrait rêver qu’elle court.

Non, elle ne saurait pas rester immobile, vautrée dans sa chambre comme les autres et juste attendre que la longue nuit du dimanche se termine. D’ailleurs, pas plus que le dimanche ils n’aiment le lundi. La plupart voterait pour un samedi qui ne finisse jamais.
Non, finalement, elle pense qu’elle ne saurait pas. Les dimanches, elle ne saurait pas comment s’ennuyer. Vraiment pas.

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Elle est au bout du bout, au départ, au moment où tout est possible, où elle va s’arracher, où elle va fendre l’air. Je la regarde s’étirer encore un peu. Je la regarde avec des jumelles et je me fais l’impression d’une turfiste à l’hippodrome, observant de loin, encourageant en silence. J’ajuste la vision, zoome sur la main qui saisit la cheville et plaque le talon à la fesse, quadris longs de coureuse, les allonger encore, muscles et tendons. Puis j’élargis sur les concourrentes. J’en connais certaines, de sérieuses. Je reviens sur elle, sautille, se décontracte le corps, tandis que le visage. J’a rapproche mon regard technologique, mon regard de louve, tendre et protectrice sur son visage concentré. Les yeux dans le vide ou le lointain, on ne sait jamais. Calme avant le starter mais la joue en tension, le front barré d’un trait pointillé, comme deux sourcils de chair, en creux. A partir de maintenant, tout mouvement s’effectue au ralenti, celui du cou, d’un côté et de l’autre, vers une épaule, puis l’autre. L’arc de l’artère bat, légèrement saillante sous la peau lisse et déjà luisante au soleil. La lèvre inférieure un peu pincée puis un remuement imperceptible dont j’ignore le sens précis du mantra prononcé en silence. Les yeux se ferment et s’ouvrent lentement. La poitrine monte et s’abaisse tout aussi lentement, sans force, c’est une vague souple, tranquille. J’imagine sa respiration : régulière. Je pourrais presque entendre le battement du coeur. De loin, je l’imagine. Je le connais.

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Qu’est-ce qu’on transporte sous les semelles quand on court ? Qu’est-ce qu’on soulève, sous la terre rouge, de transport et d’effusion, d’ardeur, de courage pour aller au bout ? Qu’est-ce qu’on transporte de regard et de coeur sous les semelles ? Qu’est-ce qui se déploie de vie quand on court même sans semelle, surtout sans semelle ? Qu’est-ce qu’on charrie sous le talon de force quand on court pieds nus ? Qu’est-ce qui dans l’accélération fait naître la sensation pleine d’être vivante, d’exister ?
Et d’où vient celle dans le plus petit nerf, le moindre ligament à l’intérieur, sous la plante du pied nu, d’où vient celle de devenir animale ?

A propos de Perle Vallens

Au cœur d’une Provence d’adoption, Perle Vallens écrit et photographie. Ecrire c’est explorer l’intime et le monde, porter sa voix pour toucher. Publie récits, nouvelles et poésie en revues littéraires et ouvrages collectifs. Lauréate du Prix de la Nouvelle Erotique 2021 (au diable vauvert) et autrice d'un livre de photographie sur l'enfance, Que jeunesse se passe (éd J.Flament), d'un recueil de prose poétique, ceux qui m'aiment (Tarmac), d'un recueil de nouvelles, Faims (Christophe Chomant) et d'un récit poétique et choral, peggy m. aux éditions la place. Touche à tout, pratique encore le caviardage, le cut up (image et/ou son), met en voix (sur soundcloud Perle Vallens ou podcasts poétiques), crée des vidéo-poèmes et montages photo-vidéo (chaîne youtube Perle Vallens)...

4 commentaires à propos de “#chroniques #03 | samedimanche”

  1. J’aime
    « Rêver peut-être. C’est surtout en courant qu’elle rêve. Elle rêve qu’elle est un animal. Un lièvre, un oiseau, un cheval. Elle court, rêvant. Elle pourrait rêver qu’elle court. »
    Le jeu du zoom (de louve )
    le ralenti : « comme deux sourcils de chair, en creux »
    « Qu’est ce qui se déploie de vie quand on court… ? »
    Merci

  2. Alors là , quelle course ! A bout de souffle ! Ts ces textes forment une unité , tu multiplies les angles, exploration du corps en gros plan , magnifique , corps et cœur palpitent ! Merci .
    Ça me fait penser comme ça en détour « aux femmes qui courent avec les loups » de Clarissa Punkola .

  3. Ca tressaute d’une phrase à l’autre, ça respire en forêt, attend le samedimanche, tremble de fendre l’air, départ imminent, le pas s’allonge déjà…

    Un sens du corps et de sa mise en mouvement, une écoute cœur à cœur.
    Formidable !

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