#chroniques #03 | semelles et baguette

1 | Du monde

Écoute-les ces fantômes qui t’appellent

2 | bande-son

Si tu n es pas de gauche tu es de droite mais tu l’assumes / il n’y a pas d’exception espagnole / Gallimard a racheté les droits / il y a des salauds ignobles / vive la France insoumise / c’est Rantanplan ce chat / je peux t’aider?/  on fait des envieux à aller voir la finale en Espagne /comment tu veux que ces gamins s’en sortent? / on vit une drôle d’époque / Mubi c’est pas mal / si t’as la vignette tu ne rentres pas / en France c’est l’horreur les tarifs / on parle catalan mais on met le maillot pour le mondial / ils sont cools ces gens / ça commence à s’exciter / ça n’arrive pas aux gentils ça / ils peuvent être très voyous / c’est des tueurs / il faut que je me bouge / il ne faut pas essentialiser / tout le monde s’en fout de Polanski / ils n’en ont rien à foutre de l’art / qu’est-ce que tu fais de Dada?/  l’Andalousie est passée à droite / c’est un bandit de petite envergure / le maire s’en tamponne du cinéma / il a oublié ses piqûres / c’est son set up? /

3 | le dimanche

L’été au hameau, on allait à la messe en voiture. Le dimanche. (L’hiver, elle se rendait à la messe le samedi, à pied, retrouvait au coin de la rue des dames, chapeautées elles aussi, on faisait un morceau de chemin en semble, dans le froid, en parlant à mi-voix, tête baissée, tout en allant à pas rapides sur les souliers vernis, le cou  baissé dans le col en astrakan). Le dimanche, au hameau, était jour cérémonieux. Monsieur l’accompagnait. C’était jour de douche (le reste de la semaine, la toilette se faisait au gant, et au lavabo.) Dès dix heures elle trépignait intérieurement, tant de choses à faire encore. Lui, l’observait. Levée depuis l’aube, elle n’était pas encore prête. Elle aurait bien le temps l’après-midi ou le lendemain de les nettoyer ces couverts, de le repriser ce polo, de les astiquer ces étains, de leur donner une nouvelle feuille de salade à ces oiseaux. Les joues rouges elle s’agitait et lui qui n’était pas pressé, lui qui n’avait cure d’arriver en retard à la messe, observait avec une pitié et une once de dédain cette femme pas capable d ‘être prête à l’heure. Elle se pressait, se pressait, enchaînait les tâches et finissait pas le rejoindre en courant à la voiture au volant de laquelle il était déjà installé, le moteur allumé, placide, d’une placidité qui disait la maîtrise de soi, qui affirmait le contentement de celui qui sait s’organiser, se maîtriser, dominer le temps, dominer le trajet, la conduite, la voiture, sa femme, sa femme qui arrivait penaude, échevelée, essoufflée, honteuse, lui qui n’avait eu qu’à se préparer, à l’attendre, à l’observer, à la juger tandis qu’elle courait un chiffon à la main, une aiguille à la main, un balai à la main. Le dimanche, on prenait le chemin qui passait devant la ferme où en semaine on allait à pied chercher le lait, on quittait le hameau par le nord, par le haut, par le chemin qui menait au pré, par le chemin d’où l’on voyait, en contre bas, les restes des latrines construites par les scouts qui installaient chaque été leur camp dans ce même champ, on prenait le chemin en lacets, longeait la paroi d’ardoises puis il fallait s’engager sur la route nationale, là où l’on retrouvait d’autres voitures qui klaxonnaient derrière la 403 qui allait son bonhomme de chemin, et au volant de laquelle on pouvait voir, en le dépassant, un homme au visage rond, le crâne dégarni, concentré sur la conduite, indifférent à ceux qui lui faisait des signes, le houspillaient, les pressés et autres fous du volant. Le dimanche, elle allait à la messe du dimanche.  On garait la voiture à l’ombre des arbres, contre le mur de l’église. Les cloches sonnaient. Elle se dirigeait vers l’église, lui à ses côtés. Il n’était pas homme à fréquenter les bars, n’avait nul besoin d’acheter le journal que le facteur leur livrait chaque jour, alors il l’accompagnait. Et durant six mois, on pouvait le voir chaque dimanche passer le portail de l’église de la ville grise, grise comme ses trottoirs, son goudron, ses murs de plaque d’ardoises vissées par des boulons rouillés, grise comme son ciel de printemps. Il allait à la messe le dimanche, aussi naturellement qu’il n’y allait pas durant les six mois où ils retrouvaient la ville, elle sa cuisine, sa courette, la messe du samedi soir, lui les promenades  sur les allées plantées de platanes et la lecture sur un banc du jardin public. Il s’installait bruyamment sur le banc de l’église, se levait pour aller communier sans se soucier de s’être confessé, sans se soucier de l’état de son âme, sans se soucier de la réprobation muette de sa femme, il allait communier parce que tel était son droit, son droit d’entrer dans l’église, son droit d’en sortir quand il le souhaitait, et il le souhaitait, chaque dimanche, pour aller à la boulangerie tout proche, pour aller acheter le pain commandé  d’un dimanche à l’autre, pour ne pas avoir à attendre, à faire la queue, alors chaque dimanche il quittait l’église avant que le curé ne l’y invite, il quittait l’église sans autorisation, il sortait au vu et au su de chacun, de  chacune de ces ouailles qui ne le regardaient pas, qui ne le connaissaient pas, il sortait et il allait tranquillement chercher le pain commandé et il allait le déposer sur le siège arrière de la voiture restée garée à l’ombre et, s’il avait encore le temps, il revenait prendre place à côté de son épouse encore agenouillée en train de prier, et tranquillement il assistait à la messe, une messe à trous, une messe maillée, et elle qui se relevait, l’oeil réprobateur, elle qui devait repartir au côté de cet homme qui ne s’encombrait de rien, ni du jugement des voisins, ni du jugement dernier.  

4 | visage

Il l’observe à la dérobée tandis qu’elle prie. Les paupières sont baissées derrière les lunettes à monture de fer, comme un rideau derrière lequel elle se retire, plus loin encore, la peau lisse, si fine, si douce sous ses doigts quand il la caresse, ces caresses auxquelles elle tente de se soustraire,  cette peau qu’il caresse toujours avec étonnement, ravissement, lui aux mains calleuses, rêches, mangées par le plâtre, le froid, les engelures, et il a beau les laver soigneusement à l’eau savonneuse, il a beau avoir cessé de travailler quand devenu patron, devenu millionnaire ( un million il possédait, un million, lui, et il s’était cru arrivé, il s’était cru en droit d’arrêter de travailler, lui qui depuis l’âge de neuf ans tirait, poussait, suait, alors il avait déclaré, il avait annoncé, il avait décidé, c’est fini, j’arrête, sur mon sac d’or je vais m’assoir, sur mon magot je vais me reposer, et il avait fermé la porte, rendu les clefs, et il avait arrêté son entreprise, licencié les ouvriers, et puis l’argent avait fondu, inflation ça s’appelait, et lui qui avait un compte à la banque, un compte avec de l’argent, un compte de millionnaire, et même un coffre-fort, il avait découvert que cela ne suffit pas pour être à l’abri, que l’argent file comme le temps, que la richesse se désagrège, que l’argent se dévalue, et lui qui avait tant construit, tant bâti de maisons, n’avait pas compris qu’elle était là la richesse, dans ces maisons qu’il savait construire, qu’il avait construites de ses mains pour les autres, ces autres qui les possédaient ces maisons, quand les billets et son million n’étaient que feu de paille, alors tête basse il était retourné au travail, il était retourné, piteux, travailler sur les chantiers, pour construire d’autres maisons, pour d’autres personnes, sous l’ordre d’un autre patron, avec ses mains calleuses, ses mains rongées par le froid, le plâtre, le ciment), alors il les tient serrées dans son dos ses mains calleuses, et il regarde  à la dérobée ce visage à la peau si fine, ces lèvres qui bougent doucement, que dit-elle, pour qui prie-t-elle, a-t-il une place dans ses prières, et il aimerait tant la toucher cette peau, les caresser ces lèvres, mais déjà elle ouvre les yeux, jette un coup d’oeil sur lui, mais son regard le traverse (où est-elle), et ce regard le transperce, lui  au corps si massif et pourtant invisible. 

5 | sous les semelles (Chaque jour est un jour magnifique)

Qu’est-ce qu’on transporte sous ses semelles quand on a dû marcher dans le noir, quand on a dû pédaler dans le noir? Enfant. Qu’est-ce qu’on transporte sous ses semelles quand on n’a pas été enfant? Quand on a grandi sans père, quand on t‘a dit désormais tu es le chef de famille? À neuf ans. Qu’est-ce qu’on transporte sous ses semelles quand on t’a collé (assigné) toi, père, adulte, mâle, quand on t’a mis à la tête, toi, devant, seul, seul avec un brassard, seul avec trois femmes, seul ailleurs, seul devant? Quand la langue est maudite, quand le nom est maudit, quand l’enfance est maudite? Qu’est-ce qu’on transporte sous ses semelles quand personne ne veut de toi, quand on te montre du doigt, quand on te dit dehors? Qu’est-ce qu’on transporte sous ses semelles quand de chaussures on  n’a pas, quand tes mots on ne les entend pas, quand ton visage on ne le regarde pas, quand trop petit, quand animal, quand bête de somme, quand toi attelé à un charrette tirant, poussant, t’arc-boutant? Quand toi arc- bouté pour les charrier tes soeurs, ta mère, toi arc-bouté pour les apprendre ces mots, arc-bouté pour la faire avancer cette bicyclette, pour le trouver ton chemin dans le froid, dans le noir, le chemin jusqu’à l’école, jusqu’aux mots qui te permettront de te faire entendre, écouter, respecter. Quand tellement piétiné, le corps écrasé sous les sacs de plâtre, de ciment, la peau brûlée, les mains crevassées. Quand les dents serrées, le dos plié, les muscles bandés, tant d’injures restées là, en travers de la gorge serrée, des mâchoires serrées,  du corps fermé. Qu’est-ce que tu transportes sous tes lourdes semelles de chef, chef de tes soeurs, chef de ta mère, de ta femme, de tes enfants,  de tes ouvriers quand tu avances, ne laissant personne te marcher sur les pieds, personne t’empêcher d’aller où tu veux, de les poser tes pieds, tes pieds qui en charrient tant d’efforts, d’humiliations, de menton relevé, quand tes pieds, tes mains, ta tête et rien d’autre pour avancer, pour ne plus se laisser marcher sur les pieds. Quand tu portes chemise blanche et chapeau, et ta femme au bras, et ta femme à la baguette, et ta famille à la baguette, et la baguette sous le bras dans l’église alors que personne ne se permette de te trouver à redire parce que d’un seul coup d’oeil tu sauras les faire taire, que personne ni femme ni homme ni curé ne se permette de te donner un ordre. Quand les semelles si lourdes, quand tant d’efforts pour les lever ces pieds, avancer ces jambes, faire taire ces voix, ces quolibets, ces injures, ce mépris, quand sous les semelles tu as enterré ta langue, tes droits d’enfant, tes rêves, quand tu n’as plus de traces, de poussière de cette autre terre où es resté, seul, abandonné, le père, celui qui n’a pas pu vous protéger, vous tenir la lumière allumée, vous tenir la main, quand sous tes semelles tant de boue qui a pesé pour t’enfoncer, t’engloutir que tu as réussi à décoller, quand sous tes fines semelles de cuir, quand tu avances dans la nef, restent accrochées, invisibles, ces autres semelles, pauvres semelles, tiennes, alors tu avances droit, le regard ferme, le regard haut, la tête haute, et la baguette sous le bras, sans sourciller tu viens la rejoindre, ta femme. 

A propos de Betty Gomez

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