#chroniques #03 | fragments

1 | DU MONDE

Écoute le murmure de la dune et la rumeur des vagues pour étouffer le bruit du monde.

2 | BRIBES DE BORD DE MER

elle n’a pas beaucoup de famille de ce côté-là, juste sa grand-mère et sa tante / elles sont où les clés ? – dans le sac / à Strasbourg, ils parlent allemand / cassez-vous avec vos serviettes / faut pas hésiter à se remettre dans l’eau froide / la première arrivée a le droit à une glace / j’espère que tu vas t’y tenir / c’est la mode des chaussettes qui montent / il y a un camping qu’ils ont évacué à Saint Jean de Mont / vous voulez de l’eau ? / il n’y en avait pas derrière ? / c’est quoi tes lancers là ? / je ne sais pas si je pourrai me relever / y a un tas ou deux tas ? / tu vas voir c’est rigolo / là elle est calme / Rose et Léo écoutez-moi / tu arrêtes de faire ça / elle se permet beaucoup beaucoup de choses / il a vécu au Maroc

3 | DIMANCHE

dimanche se savoure
à l’ombre de l’étirement du temps

Dimanche, espace-temps suspendu, au bout de la semaine. Il a la lenteur des pas qui te conduisent vers la montagne et le souffle ample de ta respiration après la longue montée sur le sentier dans la forêt. Le monde suit son cours, mais le dimanche, tu ne le regardes plus, du moins tu le regardes moins, tu essayes… Le dimanche est un répit : tu t’autorises à te soustraire à la routine, tu ne mets pas de réveil, tu manges quand tu as faim, tu regardes le temps passer depuis le ralentissement des gestes, depuis les décalages des rituels quotidiens, voire leur suspension, attentive à l’irruption de ce qui ne peut se loger le reste du temps. Dimanche a presque la qualité de la nuit, avec moins de solitude. Dimanche a presque la qualité des jours fériés, mais avec une régularité réconfortante. Dimanche se savoure à l’ombre de l’étirement du temps.

4 | DE SOI-MÊME ET D’ÉCRIRE EN ATELIER

Au fil des ateliers naissent des séries de textes qui s’enroulent autour de motifs obsédants, associés à des lieux et des personnes bien réels qui dans l’écriture deviennent personnages. Ça revient, ça se réécrit, ça se tisse, ça se déroule et s’enroule à nouveau sur soi-même, ça s’épaissit, se densifie, se déplie ou se concentré, se ramifie. Dans l’ordinateur, ça donne des dossiers :
compil_ames-errantes
compil_angoisse
compil_carnet
compil_famille
compil_portraits-adolescents
compil_ville-BT
compil-voix
Parfois des sous-dossiers. Par exemple dans le dossier compil_famille :
bretignolles // marguerite // mouchamps // remi // renee. Ou dans le dossier compil_ames-errantes : alain // yvana. Cette dernière compil pourrait d’ailleurs s’inscrire dans la compil_ville-BT. Les deux personnages y sont nés. Les lieux se détachent sur la page en couleurs : la maison rouge, la chambre toute noire de silence, l’appartement orange, la grande salle à manger aux grosses fleurs jaunes et au voilage blanc-gris pelucheux… Des structures émergent pour organiser les motifs : j’imagine par exemple quelque chose qui serait un recueil où s’écrirait, sur la page de gauche, un geste obsessionnel (comme les pouces qui tournent, motif obsédant dans mes textes) : ce que le dehors laisse apparaitre, ce que le corps trahit ; sur la page de droite, derrière le geste, sous le geste, le dépli du dedans : ce que l’expression du corps renferme d’histoires intérieures. Ici, c’est le dispositif d’Artaud dans l’Ombilic des limbes qui m’inspire, découvert grâce à une proposition d’écriture. Je rêve également un recueil gigogne d’espaces-textes qui s’emboîtent les uns dans les autres et au centre, comme le cœur battant du texte, le plus petit espace et pourtant le plus central, qui serait cette chambre dense et obscure de silence qui revient de façon obsessionnelle dans mes textes d’atelier. Oui, les pouces qui tournent de ma grand-mère et la petite chambre noire et obscure et dense de silence, voilà qui pourrait esquisser quelque chose.

5 | ÉCRIRE AVEC VALÉRIE MONDAMERT : SOUS NOS SEMELLES

NICHI NICHI KORE KO NICHI

Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles ?
Qu’est-ce que tu portes des sols que tes pieds ont foulés ?
Qu’est-ce que tu portes de petits graviers gris, de sable blond et chaud, d’herbes hautes, de terre et de pierre, de bitume brûlant ?
Que raclent-elles, tes semelles, de la rugosité, de l’aspérité des reliefs, des espaces traversés ?

Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles ?
Qu’est-ce qu’on porte de petits cailloux, de mottes de terre, de boue, de grains, de graines ?
Que sèment tes pieds dans le dédale de tes pas ?
Quels paysages naissent sous ton pied ?
Quels fragments de monde ?

Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles ?
Une dune ?
Un marais ?
Une longue plage bordée de mer ?
Une forêt ?
Une ville ?

Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles ?
Qu’emportent-elles du monde ?
Qu’infusent-elles dans ton corps, tes muscles, ta peau ?
Se souviennent-elles ?
Ont-elles la mémoire du temps et de l’espace ou sont-elles oublieuses ?
Suffisent-elles à attester ta présence au monde ?

A propos de Émilie Marot

J'enseigne le français en lycée où j'essaie envers et contre tout de trouver du sens à mon métier. Heureusement, la littérature est là, indéfectible et plus que jamais nécessaire. J'anime des ateliers d'écriture au lycée et maintenant un peu ailleurs. C'est l'horizon mais beaucoup de chemin encore !

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