1|du monde
Écoute l’écho du monde se déployer et s’épuiser, s’épuiser, s’épuiser
2|le réel, le réel, encore le réel
on verra ça demain | qu’est-ce qu’il envoie ? | tu portais une robe bleue | et si je me trompais | on se voit demain | c’est comme si je faisais une psychanalyse | pour mes enfants, je suis le 15 | cette terre était tellement belle que je suis resté | on va devoir vivre avec ça | les kakis étaient ses fruits préférés. | bonjour |
3|écrire avec clarice lispector
C’était un dimanche sur la route, comme on en passera plusieurs à traverser le pays. Ce matin, le ciel n’a aucune tenue. Plafond bas, gris uniforme. La Milk Bottle Grocery, déposée depuis le milieu du siècle dernier sur un petit bâtiment triangulaire de briques rouges, se confond presque avec la neutralité des couleurs matinales. Même impression avec l’Oklahoma State Capitol, un bâtiment imposant d’architecture néoclassique construit en pierre calcaire, seul le drapeau national semble lui transmettre un peu de vie. Il est temps de reprendre la route, laisser dernière nous Oklahoma City, anciennement surnommée ville de l’or noir, aujourd’hui célèbre pour sa culture de cow-boy. La route 66 longe l’I-40, épouse le paysage légèrement vallonné. Elle trace, droit vers l’ouest. À Bethany, on s’arrête avant de passer le Lake Overholser Iron Bridge. Pratiquement centenaire, il enjambe la North Canadian River. Mais cette fin de matinée, ce qui nous importe, c’est avant tout le Route 66 Donuts, célèbre pour ces magnifiques beignets ronds au merveilleux glaçage. Le site et la devanture du bâtiment ne payent pas de mine. Si je n’avais pas noté l’adresse, on serait passé devant sans lui accorder le moindre regard. On rentre dans la boutique, les chaises sont posées à l’envers sur les tables et le ménage est en cours. Faire un si long voyage pour trouver porte close me désespère. J’aperçois dans la vitrine accolée au comptoir quelques-unes de ces petites douceurs et demande au serveur si nous pouvons encore en acheter. Il en emballe quatre dans une poche en papier Craft. On les dévore directement dans la voiture. Sur le bord de la route en direction de Calumet, un panneau FOR SALE BY OWNER, un numéro de téléphone commençant par 405 et un nom écrit à la main, TIM. Dans un champ au bord de la route, six vieilles voitures rongées par la rouille gisent au milieu d’herbes hautes. Au fond de la propriété, une caravane, une grange, un drapeau américain peint sur le mur d’une petite bâtisse et une habitation. D’autres vieilles voitures. Je retrouve la trace de cet endroit sur Google Maps, c’est étrange. L’image date de mai 2025 et certaines voitures ne sont plus visibles à l’écran. En remontant l’historique jusqu’en 2022, je revois les mêmes véhicules exposés en bord de route, comme sur ma photo. Ainsi passe la vie, changent les lieux. Parfois, le tracé de la 66 s’arrête, se confond avec une autre route, on perd sa piste pour la retrouver plus loin. On emprunte pour quelques miles l’I-40. Je me souviens du bruit des pneus sur les plaques de ciment, toujours le même rythme, sorte de berceuse intemporelle, et des camions impressionnants qui parfois trainent jusqu’à trois remorques aux enseignes Walmart, FedEx, Prime. De retour sur la Mother Road, l’esprit s’évade, de la radio s’échappent des airs de country music. L’Ouest est bien là et avec lui les pompes à essence et les motels du début du XXème siècle rappelant la longue route périlleuse des Okies vers la Californie. Souvent restaurés comme Lucille’s Historic Highway Gas Station à Hydro, ils constituent les traces précieuses d’un temps passé, parfois nostalgique, inscrites dans l’histoire étasunienne. J’aurais aimé rencontrer Lucille Hamons qui durant 59 ans a servi sa clientèle, fidèle à son poste, même après le décès de son mari, Carl. Elle a élevé ses trois enfants à l’étage de cette miniature Gas Station, un cube sur pilotis, hébergeant à l’étage l’espace familial. Plus loin, à Weatherford, on s’arrête pour un brunch tardif au Lucille’s Roadhouse, un classique diner américain. Tables en formica, chaises recouvertes de Sky bleu céleste et blanc, posées sur un sol en damier noir et blanc, chromes polis et briques de verre. Au mur, une énorme carte routière représentant le pays traversé par la Route 66 et ses différentes étapes. Dans le coin en bas à droite, une photo du bâtiment dans les années 50-60, si on en croit la voiture garée devant. Je ne me souviens plus du menu que j’avais choisi, mais quand je regarde la carte, un cheeseburger serait très probable. En traversant Clinton, apparaît au 217 W Gary Blvd l’imposant Glancy Motor Hotel, dont l’enseigne au néon a perdu la lettre M du mot Motel. Il avait été bâti par Chester et Gladys Glancy en 1950 et portait à son inauguration le 9 juillet le nom de Glancy Motel inscrit sur l’enseigne en forme de L retourné. À l’époque, la chambre ne coutait que 2$ par jour. En état d’abandon lors de notre passage, victime de la construction de l’I-40, il s’est retrouvé du mauvais côté du progrès. Figé dans le temps, en état d’abandon, il raconte une histoire d’autrefois, celle de la Route 66. Je me promène sur le site. S’en dégage un sentiment de mélancolie. Je prends des photos non sans ressentir une grande tristesse. Même si on peut encore lire sur les portes de couleur orange le numéro des chambres, elles sont vides de voyageurs et on remarque à travers les vitres brisées le mobilier cassé, les matelas retournés, la moquette arrachée, les rideaux déchirés. J’observe l’intérieur du bâtiment d’accueil, lui aussi en état d’abandon, et j’imagine ce lieu au temps de sa gloire, Gladys accueillant les voyageurs, Chester les enregistrant et leur tendant la clé de leur chambre. Dehors, la piscine, vide de son eau, échelle dans le vide et margelles cassées offre un bien triste spectacle. Le charme est rompu. En remontant l’historique de Google Maps, je revois ce site dans son intégralité. En 2024, il a laissé place à un terrain vague, mais l’enseigne est toujours présente. Aujourd’hui, je n’ai aucune idée de ce qui s’y passe et je ne peux m’empêcher de ressentir un sentiment de gâchis. Avant de rentrer dans l’état du Texas, nous traversons d’autres villes. Le vent déploie une douce chaleur, même si le thermomètre indique plus de 30°C. Sur le bord de la route, quelques fermes, de grandes exploitations d’élevage de bovins, quelques cultures de céréales. En fin d’après-midi, avant de quitter l’Oklahoma, je photographie d’autres enseignes à Sayre. Situé au 210 E Main Street, le Stovall Theatre a été construit dans un style Art déco. Je lis dans mes notes qu’il avait ouvert ses portes le 22 juin 1950, mais qu’il est actuellement fermé, plus aucun film n’est projeté dans son unique salle. Je m’imagine acheter un ticket au guichet, rentrer dans ce cinéma et m’assoir dans un fauteuil en velours rouge pour voir la projection d’un western avec John Wayne en acteur principal. Mais il est temps de reprendre la route face au soleil couchant, d’entrer au Texas et de terminer ce long dimanche de route dans un motel à Shamrock.
4| de soi-même et d’écriture
J’aime écrire sur la route. L’idée du temps qui défile au rythme des kilomètres engloutis, le regard qui se pose sur un paysage à la fois éphémère, accompagnateur et nourrissant, l’esprit qui vagabonde d’une idée vers une autre, ce contexte me ravit. Je me sens flotter et ça me plaît de capter la singularité de ces moments pour qu’ils ne s’oublient pas. Je les veux uniques et riches en ce qu’ils disent du monde que je traverse.
5| à vous la cantonade !
NicHI nIcHI KOrE KO NICHI (chaque jour est un jour magnifique), car sous mes semelles sont imprimées toutes les traces de la route. Elles deviennent les gardiennes de la mémoire des sols que je foule. Et ses sols se trouvent sur un autre continent, dans un pays, ailleurs. Sous mes semelles s’inscrit la mémoire de cette terre qui m’habite malgré moi. Celle qui me guide vers un horizon jamais accessible. Sous mes semelles, ma vie en mouvement.