chroniques #4 | Debout

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Pas question d’affirmer, pas question d’être persuadée d’avoir raison. Exiger de moi-même, d’être à l’écoute, de ne pas adopter un ton péremptoire. Parlez, écoutez, parlez, posez des questions. 

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3

Je m’assois à la terrasse d’un café de quartier. A la table d’à côté, un homme seul.

Lui : On vit dans un monde, c’est horrifiant, c’est triste à mourir. 

Je le regarde en me demandant « est-ce à moi qu’il s’adresse? »

Lui : On vous a expliqué, qu’aujourd’hui, on ne dit plus « ni il, ni elle » 

Moi : Euh oui …on dit « iels »

Lui : Ah, vous aussi ! Non madame mais c’est dingue. Non là si vous commencez à me parler Zimbabwéen : « iels » ?!! Non mais madame, « iels » ça n’existe pas, c’est pas dans le dictionnaire, « iels » c’est n’importe quoi, c’est du chinois, enfin façon de parler.

Moi : Bah c’est..

Lui : Alors d’accord, maintenant on va coller tous les mots, juste pour ne déplaire à personne. Pour intégrer tout le monde. Non mais madame c’est dingue. Quand on en est à ce point là, ll faut rigoler, Hahahah, oh lalala !

Je le regarde perplexe

Lui : Non madame, non. Pardon mais je ne suis pas d’accord. Moi j’ai déjà suffisamment à porter dans mon quotidien sans en rajouter dans ma besace. Non mais on vit une époque de dingue, c’est formidable. On est sur une mauvaise pente là. C’est moi qui vous le dis, madame. On est pas sortis de l’auberge comme dirait nos grands mères

4

Elégante dans votre chemisier de soie noire orné de paons aux reflets vert émeraude, vous êtes d’une allure folle : classique et mystérieuse. Votre coiffure, soigneusement travaillée, forme un chignon haut et impeccable. Vos lunettes, quelques rides et votre démarche délicate, vous place parmi les séniors. À votre poignet, un bracelet bleu turquoise contraste joliment avec votre peau marron. Soudain, une vibration dans votre sac. Vous en sortez un smartphone flambant neuf, et votre visage s’illumine. Vous vous empressez de décrocher. Cette conversation semble vous réjouir. Discrète, je détourne les yeux et n’écoute pas. Je ne saisis que la fin : « Allez, je te fais de gros bisous. » Et je ne peux m’empêcher de sourire en vous voyant improviser un concerto de bruits de bouche, imitant avec tendresse les sons des baisers.

Jeune homme au tee-shirt blanc, pantalon en toile marron épaisse, et aux pieds, des baskets bicolores, la marque ? Mystère. Toi, je parie que tu t’appelles Sacha. D’une main, tu tiens ton téléphone, de l’autre, tu enroules une mèche de tes cheveux bruns, mi-longs. À l’index de la main qui tient le téléphone, une grosse bague en argent, style chevalière, brille discrètement. Dans tes oreilles, des AirPods, que je n’avais pas captés d’abord. T’es surement en train d’écouter ce son de l’été qui te fait kiffer grave : Miki, forcément.…

Le regard dans le vide, ou plutôt tourné vers toi-même, perdu dans tes pensées, enfoui dans ta propre carcasse. Ton pull écru, noué négligemment sur tes épaules, laisse entrevoir une chemise en coton bleu, manches longues. À quoi penses-tu, Vieux beau, Casanova sur le retour, Dom Juan défraichi ? À ta femme, partie il y a trois ans, emportée par un putain d’AVC ? À ton fils, qui te cache toujours sa petite amie comme si tu représentais un danger ? Ou à Julie, ta sœur, cette ermite qui s’enferme dans sa bicoque à pondre gâteaux, desserts, crèmes à n’en plus finir… D’ailleurs, est-ce qu’elle t’en offre seulement ? Mieux encore : est-ce qu’elle t’invite parfois à partager un tea time ? Au moins ça.

5

Tenir dans ses bras un enfant endormi, il se réveille, sourit, babille, gesticule, gigote, se trémousse, s’énerve, s’impatiente t-il de se tenir debout ? | Tenir un soir de tempête la barre, fière de remplacer le capitaine parti se reposer, le vent tourne, les vagues s’amplifient, soudain devant moi, la mer debout. | Tenir à ton regard bleu, tes mots décalés, ton odeur Vétiver, tes caresses, tes baisers, à toi qui m’attends au bout du quai, debout.| Tenir une liste de mots commençant par… Une autre finissant par… Et que mon poème tienne debout. | Tenir et y croire…d’accord mais pas debout | Tenir et continuer coûte que coûte, allongée, accroupie, assise, debout | Tenir parole, vent debout |

A propos de Cécile Bouillot

Bonjour je suis comédienne. Je développe également des projets vidéos dans lesquels je filme les gens autour d'une même question. J'écris des poèmes de rue a partir de phrases récoltées dans la rue, j'aime m'amuser avec différents jeux d'écriture, j'écris régulièrement depuis deux ans. Acte 2 Scène 2. Chaine Youtube : https://www.youtube.com/user/cecilebouillot

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