#chroniques #05 | à la casse

1| Du monde

Clarté sans borne des temps au bord de la rivière
Clarté sans borne du monde un après-midi d’été

2| Le réel

Collection de chaussettes trouées dans un bac en-dessous du lit. Collection de stylos qui fonctionnent, fonctionnent à moitié, ne fonctionnent pas dans le petit meuble en métal à côté du bureau. Collection dans des boîtes, de nombreuses boîtes, d’anciens cours qui pourraient un jour servir, qui représentent des heures d’écoute et de révision et qui ne peuvent être jetés, ils pourraient servir dans leur boîte. Collection de sacs, sacs en plastiques, sacs en plastiques plus rigides, sacs en coton, sacs en papier, des sacs dans des sacs, entreposés dans le placard sur le balcon et dans une boîte au-dessus des meubles de la cuisine en hauteur. Collection de vêtements à demi propre sur la chaise. Collection de plantes mortes et sèches encore dans leur pot sur le balcon. Collection de magazines et journaux encore emballés dans leur sachet sur le meuble de l’entrée au cas où ils seraient ouverts et lus un jour.

3| Écrire avec Clarice Lispector

Le pain jamais à l’envers, ce serait être le bourreau.
Ne pas ouvrir, ni fermer par ailleurs, de parapluie dans la maison.
Ne pas passer sous une échelle, peut-être même sous un échafaudage, la différence n’est pas bien nette.
Toucher du bois le plus souvent, pour être sûre, on ne sait jamais.
Croiser les doigts, dire qu’on croise les doigts pour les autres, croiser les doigts.
Penser qu’il va se passer quelque chose aux heures piles ou aux heures doubles ou aux heures qui forment quelque chose qui ressemblent à un signe de quelque chose.
Prier Sainte Rita pour les causes perdues et aller allumer des bougies.
Ne pas mettre sa main contre son coeur, ne pas écouter son coeur battre, parce qu’il pourrait s’arrêter
Ne pas dire la catastrophe prévisible car ça la garantirait.
Ne pas briser les miroirs si on ne veut pas être accablé de mal chance pour les années à venir.

4| De soi-même et d’écrire

Il est cassé et personne ne doit le savoir. Pas le temps de regarder quel bout avec avec quel autre bout. Pas le temps de faire le tri entre ce qui est vraiment cassé et ce qui ne l’est pas. Pas le temps pour mettre du sens pour voir si jamais rétablir et guérir est possible. Il est cassé et personne ne doit le savoir. Juste le temps de ramasser tous les bouts tombés au sol. Juste le temps de former un petit tas des parties défaites. Juste le temps de mettre ça dans un sac, dans quelque chose en forme de sac, pour le dissimuler au fond de la poubelle, pour que personne ne sache que cette chose est devenue tellement informe qu’il a fallu la jeter.

5 |

À côté de l’ordinateur et des carnets d’écriture, se pose en évidence sur la table la machine à coudre. Elle est environnée de son attirail modeste de ciseaux, d’épingles et craie. À côté du stylo qui permet d’écrire dans le carnet du matin, traîne à moitié défait le mètre ruban qui fait des tours sur lui-même en attendant. Sur la chaise en face de la chaise, sont posés les textiles, aujourd’hui du coton, hier du lin, à moitié découpés, surpiqués, cousus l’un à l’autre, en attente de la prochaine étape qui les fera passer de tissu à vêtement.

2 commentaires à propos de “#chroniques #05 | à la casse”

  1. Pas le temps pour mettre du sens pour voir si jamais rétablir et guérir est possible. Il est cassé et personne ne doit le savoir.
    Quelle belle construction cachée dans ce qui est cassé…qui ne doit pas se savoir.
    Merci pour votre sensibilité.

  2. « qui pourrai[en]t un jour servir » : on en est là. « journaux encore emballés dans leur sachet au cas où ils seraient ouverts et lus un jour. » on manque de temps pour.
    Bel écho avec la 4 « pas le temps de » et je suis surprise de le lire après l’avoir écrit ci-dessus. Troublant comme les textes peuvent venir nous toucher par les mots. Et le vêtement pas encore cousu (en atteste la machine à coudre). Merci Camille T.

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