
2| Avocat du diable
C’était l’année où les jeunes filles allaient mal. Comme dans les mauvaises séries américaines, elles renonçaient à leur avocat. Il était devenu un suspect de plus sur une longue liste d’aliments à éviter, nonobstant leur valeur, leur apport en oméga-9) (bénéfiques pour la santé cardiovasculaire), en potassium, cuivre, magnésium, manganèse et leur kyrielle de vitamines (B2, B3, B5, B6, B9, C, E et K). Les jeunes filles prétendaient se défendre toutes seules, sans l’aide de quoi que ce soit contenant du gras, réel ou supposé et à terme, de la nourriture. Elles ambitionnaient de vivre de rien et d’eau fraîche et la simple évocation alimentaire était susceptible de déclencher une tempête de mal-être, qui l’emportait sur toutes les carences, les malaises, les nausées, la fonte des muscles et la perte des cheveux, le déchaussement des dents, les fractures ostéoporotiques, la dépression, les maux de ventre que seule l’absorption de médicaments mauvais pour le ventre et tout le reste de l’organisme semblait apaiser, à condition de ne jamais sauter un de ces repas de pilules. Les mots de la cuisine ou tout ce qui pouvait y faire penser devenaient malséant, inadaptés, provocateurs. Ainsi, l’avocat n’était pas non grata, ce qui aurait évoqué immédiatement le fromage (et son gras) dorant dans le four. Et que ça saute torturait avec ses mirages de patates à la poêle. Devant la maigreur qui gagnait du terrain, plus personne n’aurait eu l’idée d’employer belle à croquer, pas plus que croquer dans la vie ni haute comme trois pommes et encore moins choucroute plus cassoulet pour signifier que ça allait trop loin, cette folie. La situation était à pleurer, mais le sel, retenant l’eau, avait été banni depuis longtemps au profit des épices qui arrachaient la gueule et passaient l’estomac et les intestins au lance-flamme purificateur.
3| Formuler
Je n’ai jamais eu besoin de demander de l’aide. J’ai été la dupe de cette autonomie factice jusqu’à ce qu’un colocataire, insensible à mon physique d’enfant en détresse, me le fasse remarquer sans ménagement. Thibault — il s’appelait Thibault — n’avait pas l’intention de chercher à ma place les objets que je perds avec une régularité métronomique. Clefs, téléphone, papiers et éventuellement billets de train, d’avion, d’opéra, dossier de première importance. J’en passe… Les autres, jusqu’à lui, m’accompagnaient dans cette quête quotidienne spontanément. Ma blondeur, l’effarement de mes grands yeux clairs, l’assemblage dégingandé de mes membres plutôt mous, ou le simple désir de me voir vider les lieux fissa, les incitait à me précéder dans la fouille des coussins, des habits de la veille, de la salle de bain où un appel matinal avait réveillé l’un d’eux, du frigidaire, fréquent receleur de mes effets personnels, troqués contre un fruit ou un yaourt pour bien commencer la journée… Parfois, mes colocataires témoignaient d’un enthousiasme tel que je me félicitais de contribuer à l’animation de nos vies studieuses avec ces parties de cache-cache régulières. D’autres fois, ils étaient simplement méthodiques. Cela dépendait beaucoup de l’état de leur vie sentimentale à l’heure de la battue. Certaines compagnes se montrant d’une efficacité redoutable dans le but avoué d’aller se recoucher au plus tôt.
Je n’ai vécu que quelques semaines avec Thibault, dans le cadre d’un échange entre grandes écoles. Faut-il préciser que nous ne nous étions pas choisis ? Depuis, il a rendu une thèse de doctorat en théologie portant sur « Les principes de l’habillement dans la règle de Saint-Benoît » et il est entré au Monastère de Maredsous. Pour mettre en lumière mon incapacité chronique à demander formellement de l’aide, tout en comptant dessus, il a au recours à une histoire qui tient davantage de la parabole ou de la blague juive que de l’anecdote. Un garçon qui traverse l’enfance sans prononcer la moindre syllabe. Les parents ont consulté des spécialistes, mais leur rejeton est convenablement doté, aucun problème physiologique ne l’empêche de parler. Il n’est pas idiot, il sait écrire, il va à l’école, mais il est mutique. Et puis un soir, il doit avoir une douzaine d’années, la famille est à table et soudain on l’entend demander :
— Maman, tu pourrais me passer le sel ?
On imagine la stupeur générale. La mère pleure, la fratrie écarquille les yeux. Le père reprend ses esprits avant que sa femme ne couvre leur fils de baisers. Il veut savoir pourquoi il n’a jamais rien dit, puisqu’il peut parler. Le fils répond tranquillement que « jusqu’ici, c’était assez salé ».
Je ne l’ai pas comprise immédiatement comme une parabole ni comme une blague. Je me suis d’abord interrogé sur son protagoniste, persuadé que Thibault le connaissait personnellement. Il refusait de me répondre, se contentant d’un haussement d’épaules. Pendant la première semaine, je n’ai plus rien perdu. L’explication s’est produite un matin de la deuxième semaine. Je suis rentré tard, bruyamment et mal accompagné. Au réveil, je n’ai pas vraiment dessaoulé, et je me souviens in extremis que je suis attendu tôt, sur le campus, pour un exposé. Thibault ne m’adresse pas la parole : il est probablement levé depuis l’aube, il lit. Je ne trouve pas mon portefeuille. Je mets la chambre à sac, en vain. Il lève à peine un œil de son livre, se ressert du café sans m’en proposer, ne me demande pas si j’ai un problème, ne propose pas de m’aider. Je transpire, je suis déjà en retard, quelqu’un dont j’ai oublié le prénom dort encore dans mon lit d’une place… Je sais que Thibault se destine à l’Église, je ne comprends pas pourquoi il ne vient pas à mon secours. Je continue à regarder sous les meubles, je vérifie mes poches pour la troisième fois tout en maudissant l’hypocrisie religieuse. Je suis en nage, ma chemise est froissée, mes cheveux me tombent sur les yeux, j’ai du mal à respirer, je m’assieds sur un coin du lit. Le silence serait exceptionnel si ma conquête, emberlificotée dans les draps, n’émettait pas un léger ronflement. Je regarde Thibault, toujours en train de lire. J’imagine qu’il me fait payer ma pagaille de la nuit. Il lève un œil interrogateur. De ma petite voix la plus charmante, celle qui marche encore avec ma mère, je dis que je ne retrouve pas mon portefeuille. Thibault soutient mon regard. Il a l’air vaguement peiné pour moi, ou soucieux, mais il ne bouge pas d’un centimètre. Je m’enfonce dans la panique comme dans un bain de merde, je voudrais me mettre à pleurer, mais la seule chose qui vient est un petit couinement. Thibault a un geste d’impuissance avant de retourner à sa lecture. Je me noie dans ma sueur. Je n’arrive pas à me lever. Pourquoi est-ce si difficile ? Il me regarde à nouveau et tout son visage semble dire : Oui ?
Je lui ai demandé s’il pouvait m’aider. Il m’a posé deux ou trois questions et puis j’ai retrouvé mon portefeuille. Dans une chaussure, derrière la porte d’entrée. Le lendemain, c’était mes clefs. Je lui ai demandé directement. Trois jours après, j’ai demandé s’il pouvait m’aider à remettre la main sur mon téléphone et il m’a dit qu’il n’avait pas le temps, mais que j’allais sûrement m’en sortir. Il était dans le frigo…
Ce n’est pas que je ne voulais pas demander de l’aide, mais je gardais les demandes pour une occasion désespérée. Je n’ai pas un usage très différent des déclarations d’amour, quand j’y pense. Il y a une limite, trois souhaits pour un génie, un « je t’aime » à usage unique. Je m’endetterais au-delà de mes moyens en formulant explicitement mon besoin d’aide. Ce matin-là, la magie que je prêtais à mon enfance a disparu. Cette magie qui permettait d’être par avance compris, aimé, consolé, pardonné… satisfait. Je feuillette le catalogue de l’exposition. Je me suis peut-être bien trompé sur la magie. Il va falloir que je demande de l’aide. Je vais sûrement m’en sortir.
4| Vernis
Je n’étais pas revenue à Paris depuis longtemps. J’évite les grandes villes : les visages me débordent à présent. Étudiante, j’ai adoré ce flux. Chaque jour, croiser mille personnes, toutes personnages d’un roman qui m’échappait, mais qui s’écrivait, que je finirais par comprendre. On ne parle pas assez des dégâts causés par la lecture de la série « le livre dont vous êtes le héros »… Je craignais de louper une silhouette, un échange de regards, une bribe de conversation. Il était déjà très malséant de ne pas considérer que tout avait la même valeur. La seule hiérarchie acceptable était déjà celle de la préférence personnelle. La question du savoir-faire, du temps d’élaboration, de l’inscription dans un mouvement qui nous précédait et qui nous survivrait, tout ça était balayé d’un geste de la main. On disait beaucoup « génial »… je ne voyais rien de tout ça. J’étais dedans. Je le suis toujours, comment faire autrement ? Mais je ne suis plus aux aguets. Enfin, j’ai organisé ma vie pour m’éviter cette tentation. J’ai tout de même accepté l’invitation. Je me suis arrangée pour être à Paris le soir du vernissage. Je savais à quoi je m’exposais. Je n’ai pas été déçue… Le taxi m’a déposée à deux rues de la galerie. Le quartier est devenu très compliqué pour la circulation. C’est ce genre de soirée très agréable, quand il fait doux, mais pas suffisamment pour que les terrasses soient bondées. À l’angle de la rue des Archives, il y a un café qui m’a toujours fait rêver. Je n’y suis jamais entrée : ce serait fatal. Si mon métier m’a appris une chose, c’est qu’on ne peut pas être de deux côtés à la fois. Il y a une table de libre, entre une famille de Scandinaves en manches courtes, un homme à pardessus et cheveux blancs qui finit la grille de mots croisés du Monde et un couple d’amoureux de la deuxième chance camouflés sous un plaid en polaire. La maison en a laissé une pile sur une chaise de la terrasse, à la discrétion des clients : les nuits sont encore fraîches. Ce n’est pas le sentiment en approchant de la galerie. Dès je tourne à l’angle, la rue est noire de monde. Il y a ce camion de pompier en plein milieu, mais personne n’a l’air de s’affoler. Encore un problème de circulation. La tête me tourne un peu. Un serveur très décontracté me tend une flûte en plastique. Ils sont une flopée à être, comme lui, très décontractés. T-shirt à inscription, jeans et chaussures de toile. Ils forment un club qui fait semblant de s’ignorer, sans limites d’âge apparente, mais très majoritairement masculin. Les femmes que je croise dans cette même décontraction ont fait l’effort de mettre un collier, ou portent une petite pochette brillante en bandoulière. Je crois que c’est Bourdieu qui disait que c’était un moyen d’arborer son utérus, la vision revendiquée de son utérus. C’est à cause de citations dans ce genre que j’ai toujours des poches à mes vêtements… un autre club est constitué d’hommes à barbes longues et soignées. Certains ont les cheveux attachés à la japonaise et parachèvent cette démonstration esthétique avec une paire de lunettes de soleil. Je croyais que plus personne ne faisait ça depuis que Ardisson avait sonné la dernière de Lunettes noires pour nuits blanches… Mais je suis là comme une pipelette à les détailler, alors que moi aussi, j’ai revêtu mes plus beaux atours de petite dame de la province… Je m’entends m’excuser à chaque frôlement. Heureusement, les jeunes femmes trop décolletées sont trop occupées à compenser la fraîcheur du soir par l’abus d’alcool pour me jeter le moindre regard. La peau nue ne me gêne pas, pas du tout. J’ai un peu froid pour elles quand je vois plonger les regards des messieurs, bien couverts par leur élégant costume sombre. Les plus jeunes de ces banquiers font mine de s’intéresser davantage aux créatures issues des Beaux-Arts tous sexes confondus. Ils ont le col ouvert et parfois une médaille de la vierge se devine sur une chaîne en or. Jouant des coudes, j’entrevois au cou d’un autre une carte de la Corse. Les plus âgés ont conservé leur cravate de fin de journée. On ne s’habille plus pour aller à un vernissage, ce serait pire que d’arriver à l’heure. Rien de nouveau. Mon cœur se serre chaque fois que je vois une de ces petites demoiselles qui se sont donné tant de mal pour attirer l’attention : peau dénudée en plusieurs endroits, talons traîtres à chaque pas de l’élégance sinon de l’équilibre, parfum à personnalité. Je m’appuie à un réverbère pour reprendre mes esprits. En fait, toute la rue sent. Sent bon. Sent le sent-bon, mélange d’essences rares, de déodorants sportifs, de crèmes d’herboristes, de vapeurs de tabacs bricolées comme des cafés chez Starbucks, de vrais tabacs à frais de douane, de mélanges d’huiles essentielles et de térébenthines, qui accompagnent un groupe d’étudiantes aux Beaux-Arts que je dirais « ferventes », les mains irrémédiablement tâchées d’encres, scarifiées au plâtre et au fil barbelé de leurs invraisemblables « projet », la poitrine flottant gaiement sous des pulls souples, en opposition aux jeunes gens blasés disséminés comme des poteaux de slalom sur mon parcours et qui sont les caryatides de la Capitale depuis trois siècles au moins. Je prends des notes dans mon petit carnet pour pouvoir raconter tout ça de retour dans ma province. Je romance un peu. Une sirène percée de haut en bas de toutes sortes d’objets contondants fait une arrivée remarquée. Elle me bouscule comme une coquille de noix dans son sillage. Elle fonce sur une femme sèche avec des mains disproportionnées. Les manches de sa robe noire remontées jusqu’au coude accentuent peut-être cette impression. Une cigale… en pleine discussion un petit morceau de femme atomique. Elle l’écoute les yeux rivés au sol tandis que l’autre dispense énergie et drôlerie en vastes gestes surprenant pour sa taille. Autour d’elles, deux hommes à l’allure touriste et une grande fille en salopette de vingt ans leur cadette, rient. La cigale a l’air fatiguée, mais ses paupières maquillées de sombres alourdissent probablement son regard toujours rivé sur le trottoir tandis que sa grande bouche rit avec les autres. Je dois tâcher de récupérer mon carnet tombé par terre sans me faire piétiner. Les enfants ont raison, toujours à traîner sous les tables. Les baskets sont définitivement majoritaires, du matériel de précision, chacune coûte un bras, ça me fait sourire, et mon imagination est sur le point de s’embarquer dans une cohorte supplémentaire (ces créations néo-bourdieusiennes sont le clou de mes récits de retour à la maison), quand je repère une très belle paire de chaussures italiennes acajou, ressemelées plusieurs fois, véritables souliers de famille. Qu’est-ce que des microchaussettes viennent faire là-dedans quand on attend du fil d’Écosse ? Un grand garçon corpulent manque de trébucher sur moi. Ma grand-mère aurait dit « Bien bâti ». Il a de beaux yeux noirs avec une barbe luisante et courte comme d’un diable et le plus gentil sourire du monde, un sourire de provincial exilé. Excuses de part et d’autre. Je montre le carnet mal en point. Un stiletto a eu le temps d’écraser un mégot dessus. Le camion de pompiers libère la rue sous les bravos et les invites à peine déguisées. Impossible de savoir à quel visage peuvent bien appartenir les Italiennes…
Merci Emmanuelle. C’est fluide et je retiens la leçon: « Je vais sûrement m’en sortir. »
Un bon mantra. Sinon, il y a celui de la reine-mère : tout finit toujours par s’arranger, même mal. Mais je préfère celui que tu soulignes.
Tragico-truculent. Merci pour le sourire.
Chère Perle, je crois que c’est la critique que je voudrais voir imprimée sur le bandeau du livre … comme épitaphe aussi, à ma réflexion. Merci, vraiment.
Récit très vivant, on ne le lâche pas jusqu’au bout – Merci
Merci pour votre passage.