#chroniques #04 | La Ravagée

1 | DU MONDE

Pas question de ne pas prendre notre souffrance pour creuser profond la blessure

Pas question de dire oui quand ça crie non

Pas question de rationaliser, de se croire en chantier, en travail, en rémission, en permission fugitive avant de rentrer sagement s’assoir, baisser sa tête et dire oui, tu avais raison, pardon.

Pas question d’avaler comme si c’était notre idée

Pas question de laisser croire, passer, affirmer que la gifle nous la voulions, nous l’avions demandée sans les mots, notre bouche cousue nous l’avons demandée, c’est certain autrement comment? Comment la gifle si ce n’est pas nous?

Pas question de se couper de la colère comme si c’était elle la honteuse

Pas question, au point où nous en sommes, de ne pas ouvrir grand et de tout prendre accueillir grand toutes les parts éventrées. Elles sont les nôtres après tout, ça aussi nous pouvons porter, nous pouvons avaler, nous pouvons engouffrer, nous pouvons dire oui même si ça ravage.

Pas question de ne pas être libre au point de fêter le retour de nos parts celles que nous avons renié par peur d’avoir peur

A présent exigeons de connaître tout le monde en nous

Partons, partons à la recherche des morceaux de nous qui sommes. Rapatrions dans le dedans de nous l’Abandonnée, l’Abusée, la Démantibulée, la Jalouse, la Traitresse, la Honteuse, l’Aveuglée, l’Enragée, la Peureuse, l’Affolée, la Mystifiée, l’Outragée, la Bafouée, la Rejetée, la Giflée, la Battue, la Perdue, la Déchue, la Faible, la Vulnérable, la Petite, la Muette, la Bouche cousue, la Vulgaire, la Scandaleuse, l’Angoissée, la Pétrifiée, la Ravagée…Allons…

2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL

Il dit Salut. Il dit son nom. Il dit qu’il est dans son taxi à Paris et il rencontre une dame qui te connait et qui est ton éditrice. Tu entends A. lui souffler le mot éditrice. Il continue. Il dit A ton éditrice qui me dit « je connais une dame en Guadeloupe. A dit non nom. Et lui il dit avec un sourire dans sa voix que tu écoutes avec ton casque « ah bon ben d’accord. Voila. Il redit son nom. Il redit Salut.

Elle a dit que jusqu’à ses cheveux étaient heureux et que si elle avait besoin d’une preuve s’en était une, maintenant elle sait quand le bonheur est là parce que ses cheveux sont heureux et elle aussi.

Il a répondu à son bonjour ça va avec un bonjour ça va dont le ton laissait suinter le défi non contre elle (il l’aimait bien), mais contre tout ce qui pourrait tenter de lui dénier sa tranquillité aujourd’hui. Elle a envié son assurance et s’est repliée sur son ennui.

3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR

Son nom est Aziz. Elle s’est assise dans son taxi après au moins une heure à marcher sans savoir où elle était. Elle s’est assise dans son taxi et elle a soufflée. Il a l’habitude d’embarquer des femmes perdues. Il sait se montrer sympathique. Elle veut rejoindre ses amis. C’est de l’autre côté d’un pont et il y a beaucoup embouteillage. Il fait nuit depuis longtemps. Le pont est long des files de voitures aux phares allumés comme des guirlandes électrifiées suspendues au dessus du Bosphore. Elle change d’avis de peur que ses amis soient déjà partis. Ils sont sur la rive asiatique, la rive Anatolienne. Elle ne sait pas. Elle apprend. Le prix de la course n’est plus le même. Il négocie. Elle cède. Elle veut rentrer. Aziz est chaleureux. Il l’invite à passer à l’avant pour communiquer plus facilement avec son téléphone collé au tableau de bord qui traduit ce qu’ils se disent. Elle parle anglais et lui turc. Elle s’amuse. Elle souffle et son rire efface la peur d’avoir été un moment perdue dans une ville immense qu’elle ne connait pas.

4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE

Elle s’ennuie et attend qu’il se passe quelque chose, mais il ne se passe rien. Le temps est long quand on n’est même plus certaine de ce qu’on attend. Elle aurait dû partir en vacances. C’est à ça que sert le mois d’août aux vacances. Elle attend. Elle attend parce qu’on ne sait jamais. Il va forcément se passer quelque chose. Il va forcément arriver quelque chose pour la mettre en mouvement, pour dessiner un rôle, une posture à tenir, une décision à prendre, une réponse à donner, un endroit où aller…un livre à écrire. La vie est faite de tant de petits renoncements, agaceries, mesquineries, flatteries, petites conquêtes, réussites ou défaites qui nous donnent le sens de soi, alors comment est-ce possible qu’en ce mois d’août, elle ait la sensation de se dissoudre morceaux par morceaux lentement dans les jours tant ils passent et se ressemblent parce que rien n’est arrivé, parce que rien n’arrive ?

J’ai lu une citation de Julien Gracq sur le Patreon de Gracia :

« Il faut être habité par un sujet, comme on dit. Sinon votre livre sera squattérisé, fatalement, par le tout-venant du quotidien. »

J’ai commenté : Quand je lis « tout venant du quotidien » j’imagine l’eau qui emporte et la littérature comme branche arrachée à laquelle je m’accroche tandis que le courant m’avale.

5 | À VOUS LA CANTONADE !

Je tiens en tombant à l’intérieur. Un jour après l’autre. Aujourd’hui j’ai contemplé le coton effiloché des nuages dans le bleu. La mer a attrapé mon œil et voulait le coller sur sa peau irradiante de lumière comme métallique. J’ai lavé dans le ressac le lourd qui étreint le cœur. Je me suis raconté que le jaune sur les rochers immergés auxquels je m’accrochais bousculée par les vagues était de la poussière d’or. J’ai goûté ma solitude en me disant que j’avais le droit d’être cette femme là vacillante, mais debout parce que c’est dedans qu’est la chute.

A propos de Gilda Gonfier

Conteuse, paysanne, sauvage. Voir son site Cliquez ici

2 commentaires à propos de “#chroniques #04 | La Ravagée”

  1. – Elle souffle et son rire efface la peur d’avoir été un moment perdue dans une ville immense qu’elle ne connait pas – une libération, une respiration, un semblant de calme dans cette ville qu’elle ne connait pas – Passer de l’angoisse à l’apaisement en quelques mots, un très bel article. Bravo
    Ton article 5 est un véritable petit bijou – en me disant que j’avais le droit d’être cette femme là vacillante, mais debout parce que c’est dedans qu’est la chute – Un grand merci Gilda

  2. Merci Gilda pour chaque mot, chaque phrase, les couleurs, les nuances, les saveurs, et cet air tiède, obstiné, qui ébouriffe entre les phrases, cela fait tellement de bien. J’ai adoré, merci pour ce partage.
    « elle ait la sensation de se dissoudre morceaux par morceaux lentement dans les jours tant ils passent et se ressemblent parce que rien n’est arrivé, parce que rien n’arrive ? »
    « J’ai goûté ma solitude en me disant que j’avais le droit d’être cette femme là vacillante, mais debout parce que c’est dedans qu’est la chute. »
    « j’imagine l’eau qui emporte et la littérature comme branche arrachée à laquelle je m’accroche tandis que le courant m’avale. »
    « la recherche des morceaux de nous qui sommes »

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