1 Le Monde
Oui, oui à la vie tant qu’elle peut, oui à l’ivresse tant qu’il y en a, oui à l’insouciance quand elle a le temps, oui au Monde, malmené, déformé et tant aimé.
2 Vrai
Suppose que ce garçon ait été adopté avec son frère, ce qui est vrai.
Suppose qu’ils aient vécu quelques mois sur les trottoirs de Salvador de Bahia, ce qui est vrai.
Suppose que leur père, quelques années après leur arrivée en France, meure d’une cardiomyopathie, comme ça, brutalement, ce qui est vrai.
Suppose maintenant que leur mère ne soit pas taillée, taillée pour, je veux dire, suppose qu’elle soit essentiellement tournée vers son chagrin à elle, ce qui est vrai.
Suppose qu’elle n’ait pas les armes, qu’elle ne sache plus comment faire avec les garçons, ses fils, qui filent du mauvais coton, qui se rebellent, qui la défient, ce qui est vrai.
Suppose que lui, l’aîné, pas de beaucoup, -treize mois tout au plus, du moins c’est ce qui a été noté sur leur dossier, des dates de naissance approximatives qui sont devenues leurs anniversaires, tu imagines- suppose donc que lui, l’ainé, le plus fort, le plus sportif, le plus beau, perde son frère alors qu’il avait à peine 40 ans, ce qui est vrai.
Suppose qu’il trouve dans des substances, dans des délires, un refuge, une branche sur laquelle il croit pouvoir se poser, suppose qu’il développe une colère noire et que tout y passe, la vie, les trottoirs de Salvador de Bahia sur lesquels il aurait préféré rester. Suppose qu’il devienne sa propre colère, qu’il ne soit plus que sa propre colère, ce qui est vrai.
Suppose que lui aussi, meure, à peine plus âgé que son frère quand il est parti, suppose que ce ne soit même la rage qui l’étouffait qui l’a emporté, mais un cancer rare sans lien avec le tabac, la bière et la cocke, ce qui est vrai.
Quelle fenêtre reste-t-il pour la mère, en lambeaux ?
3 Florence
Dans la galerie des offices, on se presse. Moi et toi, toi, la mère, leur mère. Les chefs- d’oeuvre s’enchainent. Des sujets religieux essentiellement. Je photographie des mains, des mains de saints, des mains d’anges et de martyrs.
Sur les terrasse de la piazza del Duomo, on sert des glaces, des bières et du spritz. C’est bon de te voir rire.
Devant les machines de Léonard de Vinci, tu t’extasies. Tant de génie, tant de beauté et de grâce.
Sur le Ponte Vecchio, on lèche les vitrines des boutiques, on se moque des gens, tu adores te moquer.
Le soir, à la trattoria, une assiette de pâtes, du vin pour moi, de l’eau pour toi.
4 Rembobinage
Suppose que le père ne soit pas mort, que la greffe de cœur qu’il a reçue, son corps l’ait gardée, ce qui n’est pas vrai.
Suppose que la mère ait été forte, que ses fantasmes l’aient entrainée sur des terres lumineuses, qu’elle ait guéri de ses propres blessures, ce qui n’est pas vrai.
Suppose que les gamins qui ont été ramassés sur les trottoirs de Salvador de Bahia, acheminés jusqu’à un orphelinat puis jusqu’à eux, le mari et la femme, la femme et le mari, en attente d’eux, aient grandi en France sans ombre et sans colère, ce qui n’est pas vrai.
Suppose que lui, le plus jeune, pas de beaucoup, -treize mois tout au plus, du moins c’est ce qui a été noté sur leur dossier, des dates de naissance approximatives qui sont devenues leurs anniversaires, tu imagines-, suppose que lui, le plus jeune, le plus doux, le plus résiliant, ait cru en sa chance, ce qui n’est pas vrai.
Suppose que l’autre, l’aîné, le géant aux pieds d’argile ait pris à bras le corps ses errances, ait donné vie à ses projets et soit devenu un battant, ce qui n’est pas vrai.
Suppose que tous les deux soient vivants, ce qui n’est pas vrai
Y aurait-il une lucarne pour la mère, seule survivante du naufrage ?
5 Finalement
Ce que l’amour n’a pas pu.
Ce qui devait arriver.
Ce qui n’aurait jamais dû arriver.
J’aime beaucoup votre 2 et son rembobinage 4 et votre conclusion 5.