1 | il est ainsi fait
Je dis oui à l’aléatoire, à l’ambigu, au chancelant, au conditionnel, au confus, au discutable, à l’équivoque, à l’hypothétique, à l’indéfinissable, au problématique, à l’obscur, au vague. En résumé, je dis oui au monde, car il est ainsi fait.
2 | perte sèche
Supposons que j’aie perdu mon disque dur dans le train, ce qui est vrai. Supposons que ce disque contienne tout ce que j’ai écrit et tapé sur mon ordinateur depuis 2001, ce qui est vrai. Supposons qu’il y ait là-dedans mes dossiers professionnels, mes données financières, mes photos, mes recherches, des documents téléchargés sur Internet, mes textes et mes tentatives de textes, ce qui est vrai. Supposons que mon métier consiste principalement à écrire, à me souvenir, à chercher et rechercher, à collecter, à documenter, à classer et à croiser des données, ce qui est vrai. Supposons que cette perte me cause un coup au cœur, la sensation que le sol se dérobe sous mes pieds, ce qui est vrai. Supposons que je recherche en vain le disque sous le siège du train SNCF, ce qui est vrai. Supposons que je me dirige vers le guichet des objets trouvés de la gare, ce qui est vrai. Supposons que je déclare immédiatement la perte du disque en précisant le numéro de ma place — 17 —, celui de la voiture — 3 —, celui du train — 1224 —, son horaire et son arrivée à 12 h 17 en gare de Marseille-Saint-Charles, ce qui est vrai. Supposons que l’employé de la SNCF entre toutes ces données dans son ordinateur, ce qui est vrai. Supposons que le délai d’un mois s’écoule sans aucune nouvelle, ce qui est vrai. Supposons enfin que la perte soit définitive, ce qui est vrai. Supposons que cette perte qui constituait probablement le pire des cauchemars, ne m’a pas affectée, ce qui (étonnamment) est vrai.
3 | pluies de juin
Je me souviens des pluies de juin à Shanghai. Elles ne tombaient pas : elles s’abattaient. En quelques minutes, les rues devenaient des rivières. Juin était aussi le mois des maladies. Aux portes, on accrochait de l’armoise pour les tenir à distance. Je ne savais pas si cela marchait.
Il y avait des osmanthus dans la résidence. Pendant longtemps, je n’ai pas su quel arbre produisait ce parfum délicat. Puis, un jour, j’ai su. Le fait de lui donner un nom n’a rien changé au parfum.
Les Chinois dormaient partout et dans toutes les positions. Près de leur chariot, sur des cartons, la tête posée sur un bras, sur un oreiller apporté exprès, directement sur leur table de travail. Ils dormaient avec une confiance qui m’étonnait. Le monde pouvait continuer sans eux.
Je me souviens du gardien de la résidence. Chaque fois que je passais devant lui, même plusieurs fois dans la même journée, il me demandait : « As-tu mangé du riz ? » C’était une façon de dire bonjour. J’aimais qu’un salut commence par cette inquiétude : est-ce que ton corps a reçu ce dont il a besoin ?
Je faisais des longs footings le long de la rivière Suzhou, lourde d’une pollution toxique. Une eau dont il était dangereux de s’approcher.
Les hommes d’un certain âge qui, l’été, remontaient leur débardeur sur leur ventre pour se rafraîchir. Ils marchaient ainsi, bedaine offerte à l’air brûlant, sans gêne particulière. J’aimais cette impudeur bonhomme.
Je me souviens des slogans ronflants peints sur les murs, célébrant le socialisme à caractéristiques chinoises, le progrès, l’harmonie, la prospérité et l’avenir radieux. Je me souviens du goût immodéré pour les grandes formules, qui n’avait d’égal, me semblait-il, que le peu de foi qu’on leur accordait. Les mots tonnaient. Les gens vaquaient à leurs affaires.
J’ai découvert que des Chinois nés après 1989 n’avaient jamais entendu parler de Tian’anmen. J’ai alors compris pourquoi l’amnésie était la première maladie mentale en Chine.
J’allais contrôler la fabrication d’uniformes destinés au métro construit par une société française dans des ateliers de confection à Zhili en grande banlieue de Shanghai. Des tables, des rouleaux de tissu, des machines à coudre, des néons, des ouvrières penchées sur leur travail. Et moi, vérifiant des qualités d’étoffe, des couleurs et des revers de poches. Le 27 décembre, jour de mon anniversaire, ils m’avaient offert un énorme gâteau à la crème. C’était ma Chine.
Je me souviens des raviolis grillés, des soupes de nouilles, des grandes bouteilles de bière Tsingtao d’un litre. Je me souviens qu’on pouvait manger presque n’importe où, presque à n’importe quelle heure.
Je me souviens de l’air de 2010. Certains jours, la pollution était si dense que la ville disparaissait à quelques mètres. Après cinq cents mètres à pied, j’avais mal à la tête.
Je me souviens enfin que les magasins changeaient sans cesse. Un marchand de fruits devenait une boutique de lingerie coquine, puis un magasin d’électroménager, puis un vendeur de pétards et de décorations de fête. On finissait par ne s’étonner de rien.
4 | moi qui ne suis pas mère au foyer
Supposons que je sois la mère de deux enfants adolescents, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que j’aie un compagnon qui gagne extrêmement bien sa vie, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que nous possédions un appartement à Paris, un chalet en Bavière et une maison de vacances en Sardaigne, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que j’adore m’occuper de la décoration et de l’entretien de ces différents maisons afin de créer autour de mon mari et de mes enfants adolescents un état de bien-être, de confort et de luxe, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que je prenne un plaisir particulier à choisir une nuance de blanc pour les murs du chalet, à comparer des échantillons de rideaux, à trouver un plombier un dimanche matin et à expliquer à la femme de ménage que le produit destiné au marbre ne convient pas au travertin, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que je considère comme une chance d’avoir renoncé à toute ambition personnelle afin de pouvoir me consacrer entièrement à à l’épanouissement de trois autres personnes, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que mon mari et mes enfants adolescents mesurent pleinement la chance qu’ils ont d’avoir à leur disposition une épouse et mère cultivée, disponible et parfaitement informée de l’emplacement de leurs chargeurs, de leurs passeports et du sweat-shirt noir qu’ils ont laissé quelque part, ce qui n’est pas vrai.
Supposons qu’ils me remercient régulièrement, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que, peu à peu, mon mari comprenne que ce renoncement à toute forme de carrière socialement et intellectuellement valorisante provoque chez moi un certain nombre de frustrations, ce qui n’est pas vrai.
Supposons qu’un soir il me regarde avec attention et qu’il décide un soir de vivre beaucoup plus sobrement afin que je puisse, à mon tour, développer mes talents, exercer un métier, prendre des risques, connaître des succès et des échecs, rentrer tard, oublier de faire les courses et déclarer que j’ai eu une journée éprouvante, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que nous vendions le chalet en Bavière et la maison de Sardaigne, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que mon mari découvre avec ravissement les joies des réunions parents-professeurs, des chaussettes orphelines et des rendez-vous avec le chauffagiste, ce qui n’est pas vrai.
Supposons enfin que je découvre exactement ce que je veux faire de ma liberté, ce qui n’est pas vrai.
5 | rivières et montagnes
Ce qu’une rivière fait surgir de références cinématographiques
Ce que la lune a de suave
Ce que les cimes minérales et dénudées des montagnes ont de cruel
Ce que racontent les sourcils froncés d’un adolescent
Ce qu’un dessert provoque comme questions
Ce qu’il y a de doux dans l’ombre des arbres
Ce que provoque le croquant des chips
Ce qui fait qu’on ramasse des bâtons
Ce qu’évoque un aboiement de chien dans le lointain
Ce qui constitue une amitié durable
Ce qui fait la conversation avec un chauffeur de car