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Je suis si trouillarde que je me fais peur
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En cette fin août 2026, avec mes deux fidèles amies, nous étions dans le Val de Saire. Samedi 29, nous avons décidé d’aller au marché de Cherbourg, la ville de notre adolescence. Nous voulions acheter des huîtres. Plein d’huîtres. Des douzaines d’huîtres pour notre dîner. Nous avons pris la voiture et traversé des routes familières : les mêmes lignes droites, le mêmes virages, les mêmes maisons, les mêmes paysages, et cette lumière particulière du Cotentin, entre soleil et pluie. Nous sommes arrivées à Cherbourg en fin de matinée. Le marché était animé, bruyant, coloré. Nous avons regardé les poissons, les légumes, les fromages, avant de trouver enfin les huîtres. Il y en avait de toutes les tailles. Nous en avons choisi beaucoup. Vraiment beaucoup. Beaucoup. Nous étions heureuses.Trois femmes, trois amies, trois copines, trois anciennes adolescentes revenant dans leur ville, avec leurs paniers, leurs souvenirs et leurs huîtres. Et puis, sans prévenir, Cherbourg s’est mise à chanter « Non, je ne pourrai jamais vivre sans toi. Je ne pourrai pas, ne pars pas, j’en mourrai. » Et là, là, exactement là, j’ai repensé à toi, mon frère. Mon frère presque jumeau. Mon frère mort depuis deux ans. Toi qui, avait été adolescent avec nous. Je t’ai vu. Vivant. Devant moi. J’ai retrouvé ta démarche, ton allure, ton visage. Je t’ai imaginé marchant entre nous, comme autrefois, nous bousculant, nous taquinant, lançant une de tes plaisanteries. J’ai entendu ton rire. J’ai retrouvé ta voix. Cette voix que je n’entendrai plus jamais, plus jamais, plus jamais. Oui, soudain, tu étais là, avec nous. Je t’ai entendu, tu nous disais d’un ton moqueur : — Hé, les filles ! Vous êtes sûres de becqueter tout ça ? Vous avez vu la quantité d’huîtres ? C’est pas un dîner, c’est une cure d’iode ! Vous allez finir par chier des coquilles ! C’était tellement toi. Tellement évident. Tellement réel. Pendant quelques instants, tu n’étais plus « mon frère disparu» tu étais simplement mon frère. Celui qui avait notre âge. Celui qui connaissait Cherbourg comme nous. Celui qui avait partagé nos promenades, nos discussions, nos bêtises, nos rêves, nos délirs. Et puis la chanson est revenue : « Non, je ne pourrai jamais vivre sans toi. Je ne pourrai pas, ne pars pas, j’en mourrai. » Ces mots, soudain, n’étaient plus ceux de Jacques Demy, c’étaient les miens. Ceux d’une sœur à son frère. Et dans cette ville où nous avions été adolescents ensemble, ton absence est devenue, bizarrement, une présence. Je ne te voyais pas. Mais je te sentais. À côté de moi. Avec ton rire, ta voix, tes plaisanteries. Avec Agnès et Isabelle, nous avons acheté nos huîtres. Beaucoup. Énormément. Beaucoup. Et, parmi les coquilles et les embruns, j’ai glissé dans mon panier quelque chose de bien plus précieux : un fragment de ce temps où tu étais là. Bien vivant. Et peut-être que c’est ça, ce que Cherbourg m’a offert ce jour-là : elle m’a rendu mon frère.
MERCI