#chroniques #09 #10 | Emprunt de titres

Note préliminaire : fidèle à mon projet depuis le début de ce cycle, j’ai écrit en sorte que toutes ces histoires puissent se rapporter à mon roman en cours.

(108) SOUVENIR DE MON FILS TOUT PETIT

Vous m’appelez à la barre, Monsieur le Procureur, pour témoigner de mon fils Vlad. Les experts n’ont pas manqué de vous éclairer. Oui, il était un garçon perdu, perdu pour la société, perdu pour sa mère et surtout perdu pour lui-même. Aujourd’hui il est mort, que pourrais-je dire de lui, moi, sa mère, pour éclairer vos débats ? Me battre la coulpe, pour ne pas avoir su diriger mon enfant parmi les écueils de la vie ? Je préfère vous parler de mon fils tout petit, de ses yeux gris étranges dans son berceau de naissance, de ses doigts diaphanes sur le drap, de ses pleurs discrets, de son abandon après chaque tétée, des moments rares où il cessait d’être inquiet. Car Vlad était, depuis toujours habité par la peur, toutes sortes de peurs, surtout celle de l’abandon. Lui avait-elle été transmise par les gènes de son père, qui avait fui, dans des conditions qu’on dirait rocambolesques si elles n’étaient pas si tragiques, le régime de Ceausescu ? Ou, plus certainement, par le fait que son père, encore lui, s’était volatilisé peu après sa naissance. J’ai protégé mon enfant autant et aussi longtemps que possible. Je n’ai pas réussi à le rassurer et vous savez ce que l’on dit : « la peur est mauvaise conseillère ».

(109) POURQUOI ?

Pourquoi Paul Keller a-t-il tué Vlad Bobesco ? Il a été établi que les deux hommes avaient entre eux, depuis leur jeunesse, des pratiques homosexuelles. Paul exerçait un puissant ascendant sur Vlad, il exigeait satisfactions érotiques et fourniture de cocaïne. Rien d’autre ? Avec son arrivée au centre de rééducation, Vlad s’ était éloigné de Paul pour se rapprocher de son infirmier. Paul ne l’aurait pas supporté. L’enquête a conclu à un drame de la jalousie. Oserais-je le terme « féminicide »?

(453) LES SECRETS

La mort de Vlad ne permit pas aux secrets de Vlad et de Paul d’être révélés à tous. Paul se tut longtemps pour ne pas trahir son ami ou pour se protéger d’une l’infamie plus grande encore que celle d’être un meurtrier.

(1) LES SALES GOSSES

Paul Keller et Vlad Bobesco, si je m’en souviens ! Des sales gosses, de ceux qu’aucun proviseur de lycée ne peut mater. Tout a dégénéré en classe terminale. Si Paul séchait un cours, on était sûr que Vlad était aussi absent. Que fabriquaient-ils tous les deux de ce temps libre qu’ils s’octroyaient ? Je n’avais pas trop envie de le savoir, une lâcheté de ma part, j’en conviens ; un éducateur ne devrait pas se désintéresser des jeunes qui lui sont confiés. J’ai baissé définitivement les bras après une histoire de stylo volé.

(37) L’HISTOIRE DU STYLO EN OR

Dans la classe de Vlad et Paul, se trouvait un Sébastien, fils d’un notable de Bordeaux. Ce jeune homme était en rivalité avec Paul. Était-ce pour le cœur de Vlad en particulier ou pour l’aura incontestable dont jouissait Paul sur l’ensemble de ses camarades ? Sébastien était prétentieux et m’as-tu-vu. Il arriva, un jour, au lycée avec un stylo en or, de la marque Dupont, un très bel objet, pour sûr, qu’il posa bien ostensiblement sur son bureau et qu’il fit tourner au bout de ses doigts pour narguer les possesseurs d’un simple Bic. Le jour même le stylo disparut de la trousse de Sébastien qui accusa Paul, bien sûr. Scandale, on fouilla en vain les cartables. Paul avait pris le stylo, l’avait immédiatement refilé à Vlad qui, ayant un rendez-vous médical, avait quitté le lycée avant l’heure de sortie habituelle. On n’a jamais retrouvé le stylo. Le notable a retiré son rejeton du lycée.

(86) L’AVIS D’UN PSYCHIATRE À MON SUJET

C’est mon avocat qui m’a appris qu’un des psychiatres chargés de mon expertise psychologique avait dit que je souffrais de trouble de la personnalité narcissique. C’est plus aimablement dit que « pervers narcissique », mais c’est la même chose. Soit disant que j’avais une relation d’emprise destructrice sur Vlad, que je le manipulais, le dévalorisais. N’importe quoi, je l’aimais, c’est pas plus compliqué que cela. Et je n’ai pas supporté qu’il me soit infidèle. Il n’avait pas le droit de me faire ça, je n’en démordrai pas. J’ai pété les plombs, c’est tout. Et voilà le résultat, Vlad est mort et je vais aller en prison.

(76) UNE PHRASE MYSTÉRIEUSE, UN RÊVE ÉTRANGE

J’ai entendu cette voix d’animal blessé dans une salle de réanimation de l’hôpital Pellegrin.  J’y ai passé quelques jours après mon agression du 14 juillet. Dans cette salle de réanimation, il y avait des boxes. En fait les patients étaient, dans mon souvenir, séparés par des sortes de rideaux. Bleus ou verts, les rideaux, ou gris, d’une couleur d’hôpital évidemment. J’étais plutôt ensuquée. On me donnait de la morphine. Les plaies à l’abdomen sont très douloureuses. C’est pourquoi, il ne m’est pas possible d’être complètement affirmative. Peut-être ai-je rêvé ce qui suit ? J’entendais tous les bruits de la salle : les allers et venues, les chariots qu’on tirait ou poussait, les plaintes et les délires des patients, les paroles des soignants, même lorsqu’elles étaient chuchotées. Le garçon du box qui jouxtait le mien s’était jeté d’un troisième étage. Dans ses délires, le blessé appelait sa grand-mère « Mamita, Mamita ! » Beaucoup d’hommes font ça lorsqu’ils se sentent mourir. C’était déchirant. Il s’accusait aussi : « Pardon, pardon, Paul, cette fois encore, je n’ai pas réussi. »  Quoi ? Il ne le disait pas. Mais toujours ces mots : « Pardon, Paul ! » Et cette voix qui prononçait le prénom de mon fils au milieu de mes souffrances… C’était…, c’était incompréhensible, particulièrement effrayant. Un mauvais rêve, rien qu’un mauvais rêve.

(58) LE CRI

J’étais de garde cette nuit-là. Je somnolais devant la télévision. Tout était calme dans la maison. Je voyais par la fenêtre une grosse et sympathique lune au-dessus des vieux tilleuls, dont une brise légère faisait bruisser les ramures. Je devinais, plus que je ne voyais, les feuilles tourbillonner dans leur chute ; l’automne était là. Après un été particulièrement chaud, je me sentais soulagée de constater que la fraîcheur venait d’arriver et je serrais voluptueusement mon châle sur mes seins. C’est alors que j’entendis un cri, si soudain, si inattendu et si violent qu’il me sortit de mes songes. Pourquoi l’image du tableau d’Edward Munch m’est-elle venue soudain à l’esprit ? Ce cri, je l’avais entendu, mais aussitôt qu’il s’était tu, m’était apparue la bouche dont il était sorti. Elle était encore grande ouverte, dans un visage crispé, sous des yeux agrandis de terreur. Quelqu’un se serait-il introduit dans l’établissement pour agresser un patient ? Je ne fais pas partie des gens trouillards, sinon je n’exercerais pas le métier d’aide-soignante dans un établissement de rééducation post-traumatique. Ce cri m’avait pourtant effrayée. Je n’en avais jamais entendu de semblable. Presqu’inhumain, on l’aurait cru sorti d’outre-tombe.

(60) LA ROBE BLANCHE

Enfin les pompiers étaient arrivés, les phares de leurs véhicules et les lampes de leurs habitacles avaient permis d’y voir plus clair. Mme Keller, désormais inconsciente, gisait sur le dos. Sa robe blanche, pudiquement rabattue par Jeanne sur ses cuisses nues, portait des auréoles sanglantes qui, toujours s’élargissant sur son buste et son ventre, avaient maculé sa ceinture. Les médias s’étaient enflammés. Un journal local, à la fois plus inspiré et moins respectueux que les autres, avait titré : « Mets ta robe blanche et ta ceinture dorée… » de sorte que, du statut de victime, Mme Keller était passé à celui d’héroïne populaire. Qui avait osé s’attaquer à une femme dans ses atours de fête nationale ? Et pourquoi ? Pourquoi avait-on poignardé une septuagénaire ?

(209) L’ÉCLOSION DU PRINTEMPS

Le temps le permettant, nous arrêtâmes l’auto devant un beau paysage, je sortis du coffre deux fauteuils pliants et nous nous installâmes, un plaid commun sur nos dos. Claire brisa notre mutisme pour s’extasier sur les arbres, l’architecture harmonieuse de leur squelette, les camaïeux verts de leurs feuillages que froissait un vent léger. Un oiseau lança une note aiguë, véhémente, au faîte d’un érable champêtre et, après un silence, plus bas, plus proche de nous, mais pourtant invisible à nos yeux, un autre lui fit réponse. Alors, ensemble, ils se lancèrent dans une conversation passionnée pour libérer leur cœur. Claire s’émerveilla. Oubliant sa réserve, ce que j’appelais sa pudeur de violette, sa respiration se fit plus ample, son visage s’éclaira, s’ouvrit sur ses mystères, retrouva l’innocence de l’enfance. Ses yeux diamantins se fermèrent sur un éclat de bonheur. Ce fut sa façon singulière, de saluer l’éclosion du printemps.

A propos de Emilie Kah

Après un parcours riche et dense, je jouis de ma retraite dans une propriété familiale non loin de Moissac (82). Mon compagnonnage avec la lecture et l’écriture est ancien. J’anime des ateliers d’écriture (Elisabeth Bing). Je pratique la lecture à voix haute, je chante aussi accompagnée par mon orgue de barbarie. Je suis auteur de neuf livres, tous à compte d’éditeur : un livre sur les paysages et la gastronomie du Lot et Garonne, six romans, un recueil de nouvelles érotiques, un récit hommage aux combattants d’Indochine.

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