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Comment éviter un homme nu

Il y a des jours où l’on aimerait simplement ne pas rencontrer d’homme nu. Pas pour une raison particulière. On n’a rien contre eux, ni contre leur nudité. C’est seulement qu’on avait prévu autre chose. Et lorsqu’il apparaît tout de même, on ne sait pas très bien quelle attitude adopter.

On peut fermer les yeux, mais ce n’est pas une solution très sûre. On risque de le retrouver en les rouvrant. On peut aussi regarder ailleurs, faire semblant de chercher quelque chose, se souvenir brusquement qu’on a oublié le pain. L’homme nu attendra peut-être.

Le mieux est sans doute de ne pas avoir peur. Un homme nu reste un homme, avec moins de vêtements. Ce qui n’est finalement pas grand-chose. S’il insiste, lui prêter une chemise, ou partir. Il y a des jours où l’on n’a vraiment pas le temps de rencontrer un homme nu.

Suivre le cirque

Il faut suivre le cirque, paraît-il. Ne pas rester derrière, même quand on ne sait plus très bien où il va. Le chapiteau avance, les roulottes aussi, et les animaux savent déjà quelque chose que nous ignorons.

On suit donc. Au début, c’est amusant. Il y a des lumières, de la musique, des gens qui rient. Puis on remarque que personne ne parle. Les clowns continuent de sourire, les chevaux avancent, les portes des caravanes restent fermées.

Il faudrait peut-être s’arrêter.

Mais le cirque, lui, ne s’arrête jamais. Et lorsqu’on se retourne, on découvre qu’il n’y a plus de chemin derrière soi.

Psaume de David

Tu es là, peut-être. C’est déjà beaucoup. Je marche. Je ne sais pas très bien où. La route est là, et je suis dessus. Il y a de l’herbe, de l’eau, un peu de lumière, et cette impression étrange que quelqu’un m’attend sans m’attendre.

Quand vient la nuit, je pense à toi. Non que j’aie la preuve de ta présence. Mais l’absence elle-même a parfois quelque chose de présent.

Alors je continue. Si tu es là, reste encore un peu. Si tu n’es pas là, laisse-moi croire que je marche avec toi.

Rituel

Une habitude se répète parce qu’on l’a déjà faite. Un rituel se répète parce qu’on lui demande quelque chose.

Chaque soir, j’allume une bougie. Pas pour voir plus clair : pour apporter un peu de lumière au monde. Je sais bien qu’une bougie posée sur une table n’a aucune chance sérieuse d’éclairer le monde, mais je préfère lui laisser cette responsabilité. Je l’allume à la même heure, à peu près.

La flamme commence son travail. Elle éclaire la table, le verre, une partie du mur, et peut-être, avec un peu de bonne volonté, quelque chose de beaucoup plus vaste. Si j’oublie un soir, le monde ne s’en aperçoit pas. C’est rassurant et un peu vexant. Je recommence le lendemain.

Une habitude aurait pu s’arrêter là. Mais le rituel tient à cette petite chose : faire un geste dont on sait qu’il est dérisoire et le faire quand même.

La bougie brûle. Le monde reste vaste et plutôt sombre. J’aurai fait ce que je pouvais.

Écrire sans titre n’est pas si simple. Dès qu’on écrit « Sans titre », on en a déjà mis un. Il faudrait donc ne rien écrire au-dessus du texte. Mais l’absence de titre finit toujours par ressembler à quelque chose : un oubli, une négligence, ou une décision prise à la dernière minute.

On pourrait appeler le texte « Rien ». Mais rien est encore un nom. « Pas de titre » ne conviendrait pas davantage. Ce serait un titre qui expliquerait qu’il n’y en a pas.

Alors laissons la page commencer sans rien au-dessus. Le lecteur devra entrer directement, sans savoir où il met les pieds. C’est peut-être une bonne manière de commencer : ne pas lui donner de nom, et lui laisser découvrir ensuite ce que c’était.

Après tout, certaines choses existent très bien sans titre. Une chaise, une fenêtre, un dimanche après-midi. Personne ne leur en demande.

Le silence des portails

À la tombée du jour, les portails se taisent. Toute la journée, ils ont claqué, grincé, résisté aux mains pressées. Maintenant ils attendent.

Celui de la maison jaune est entrouvert. Personne ne semble l’avoir remarqué. Celui d’en face est fermé à clé. Derrière, une voiture est garée depuis trois jours. On pourrait sonner. On ne sonne pas.

Les portails savent des choses. Ils savent qui rentre tard, qui ne rentre plus, qui reste quelques secondes devant la serrure avant d’entrer. Ils savent aussi qui ment. Ils ne disent rien. C’est leur métier.

Depuis quelque temps, celui de la maison jaune grince avant qu’on le touche. Un petit grincement discret, presque poli. La semaine dernière, il a grincé deux fois. Hier, trois fois. Ce matin, il était grand ouvert.

Sur le battant, à hauteur de main, quelqu’un avait écrit au doigt, dans la poussière :

ENTREZ.

À cause d’une théière au bec ébréché

À cause d’une théière au bec ébréché, le petit déjeuner avait lieu plus tard. Il fallait verser doucement, en tenant la théière très près de la tasse, sinon le thé coulait sur la nappe. La femme qui servait avait pris cette précaution sans y penser. Elle le faisait depuis si longtemps qu’elle ne savait plus pourquoi.

Un matin, quelqu’un proposa de jeter la théière. Personne ne répondit. Elle resta sur la table avec son bec cassé, ses fleurs presque effacées, son couvercle qui ne fermait plus tout à fait. On continua de l’utiliser. Elle obligeait chacun à faire attention, à la tasse, à la nappe, à la main de celui qui versait, et même à la personne qui attendait en face.

Idéal bourgeois

L’idéal bourgeois tient dans une maison propre, des rideaux lavés deux fois l’an, une voiture assez grande pour ne pas avoir l’air pauvre et assez discrète pour ne pas avoir l’air riche. Il faut recevoir, mais pas trop. Avoir des amis, mais pas n’importe lesquels. Les enfants réussissent sans donner l’impression qu’on les pousse. On parle d’argent sans jamais prononcer les chiffres. On choisit les vacances avec soin, assez loin pour pouvoir en parler au retour, pas trop cher pour ne pas éveiller la jalousie. On connaît les bons restaurants, les bons médecins, les bonnes écoles. On sait où acheter le vin, où placer l’argent, à quel moment refaire la cuisine.

Le dimanche, la table est mise avec une application tranquille : les verres à leur place, les serviettes pliées, le rôti au milieu. On mange lentement. On ne parle pas de ce qui fâche. On demande des nouvelles des enfants, du travail, de la maison. On dit que tout va bien. Dehors, les voisins font de même. Chacun possède ce qu’il faut pour être estimé et rien de trop, pour ne pas être suspect.

Le bourgeois appelle vertu ce qui n’est souvent que précaution, mérite ce qui vient de l’héritage, liberté ce qui consiste à pouvoir choisir entre deux restaurants. Et chacun rentre chez lui avec le sentiment d’avoir échappé au désordre. Demain, il faudra juste recommencer.

Persona

Persona est une personne qui n’est pas une personne. Persona est la personne qui apparaît quand la personne n’apparaît pas. Persona arrive avant la personne, elle est déjà là, elle a pris la place, elle a mis la veste, elle attend.

On lui demande qui elle est, elle répond Persona. On lui demande son nom, elle répond Persona. On lui demande si elle est vraiment Persona, elle répond que oui, mais que ce n’est pas important.

Persona sert à être quelqu’un quand quelqu’un n’est pas disponible. Persona sourit quand il faut sourire. Persona dit bonjour quand il faut dire bonjour. Persona ne dit pas ce qu’elle pense parce que Persona n’a pas de pensée à elle, elle a la pensée qui convient.

Quelqu’un dit : vous avez changé.

Persona répond : pas du tout.

Et la personne qui est derrière Persona ne répond rien. Elle attend que Persona ait fini.

Supposons le sûr, supposons l’erroné

Supposons le sûr. Supposons ce qui est sûr, ce qui était sûr, ce qui sera sûr si le sûr reste sûr. Supposons l’erroné. Supposons ce qui semble erroné, ce qui devient erroné parce qu’on le suppose, ce qui était sûr avant d’être erroné. Le sûr est sûr parce qu’il se répète. L’erroné se répète aussi, mais autrement. Supposons donc le sûr et supposons l’erroné. Supposons-les ensemble. Ce qui est sûr devient moins sûr. Ce qui est erroné devient presque sûr. Et nous voilà supposant encore.

Déclaration d’amour

À l’âge des cavernes, je t’aime avec un silex à la main. Je ne sais pas encore écrire ton nom, alors je dessine ton visage sur la paroi. Il est possible que cela ressemble davantage à un bison. Tu comprends tout de même.

Au Moyen Âge, je t’aime de loin. Je compose quelques vers, je soupire beaucoup et, puisque les hommes ont décidé que les femmes ne partaient pas en croisade, je pars quand même. Je prends un cheval, une épée et une tente. Je ne sais pas très bien où je vais, mais j’ai quelque chose à te dire. À mon retour, si je reviens, tu me trouveras peut-être mariée à quelqu’un d’autre. Le romantisme comporte quelques risques.

À la Renaissance, je t’aime avec davantage de précision. Je remarque tes épaules, qui ont manifestement été dessinées pour porter quelque chose, tes mains, qui savent aussi bien tenir un verre qu’une taille, ton ventre, qui n’a aucune raison de ressembler à celui d’un Apollon et qui me plaît beaucoup mieux ainsi. Je m’attarde sur tes jambes, sur ta nuque, sur cette façon que tu as de te tenir quand tu crois que personne ne te regarde. Les peintres auraient peut-être trouvé cela moins noble. Moi, je regarde encore.

Au XVIIIe siècle, je t’aime dans les salons. Je fais de l’esprit, je joue aux cartes, je parle de liberté et je prétends que je ne suis pas jalouse. Je suis jalouse. Je le suis avec beaucoup de distinction.

Au XIXe siècle, je t’aime avec passion. Je t’écris des lettres de vingt pages, je pleure à la fenêtre, je prends le train pour te rejoindre et je considère qu’un amour qui ne fait pas souffrir n’est peut-être pas un véritable amour. Nous avons beaucoup de temps devant nous. Le temps n’est pas encore une urgence.

Au XXe siècle, je t’aime au téléphone. Puis par lettre, au cinéma, en voiture, en avion. Je peux enfin te rejoindre rapidement. Je découvre que la distance n’était peut-être pas le principal problème.

Au XXIe siècle, je t’aime par message. Je tape « je pense à toi », j’efface, j’écris « tu me manques », j’ajoute un cœur, je retire le cœur. Je regarde si tu es en ligne. Je t’aime immédiatement, à toute heure, avec une batterie à 8 %.

Les siècles ont changé les costumes, les chevaux, les lettres et les téléphones. Ils ont même permis aux femmes de partir en croisade sans avoir besoin de demander la permission. C’est déjà beaucoup.

Mais pour le reste, rien de très nouveau. Depuis la première femme qui a regardé le premier homme avec un peu plus d’attention qu’il n’était raisonnable, nous cherchons une manière de dire : parmi tous ceux qui sont là, c’est toi.

Et finalement, après toutes ces inventions, ces poèmes, ces voyages et ces progrès, je n’ai rien trouvé de plus efficace.

Je t’aime.

C’est beaucoup moins risqué qu’une croisade.

Codicille

Parmi les cinq cent cinquante titres et plus des Chroniques, j’en ai choisi une dizaine pour passer de La déclaration d’amour au Psaume de David, de Suivre le cirque à À cause d’une théière ébréchée, de Persona à L’idéal bourgeois, jusqu’à Comment éviter un homme nu.

À première vue, rien de plus disparate. Je pensais entrer chaque fois dans un univers différent. En les écrivant, j’ai découvert des passages entre eux, des liens que je n’avais pas vus.

J’avais choisi des titres. Ils avaient déjà fait connaissance.

6 commentaires à propos de “ #chroniqques #09 #10 | homme nu”

  1. Beaucoup de plaisir à vous lire
    j’aime beaucoup ces petites phrases qui les unes après les autres font sens je trouve
    « Le mieux est sans doute de ne pas avoir peur
    Et lorsqu’on se retourne, on découvre qu’il n’y a plus de chemin derrière soi.
    Si tu n’es pas là, laisse-moi croire que je marche avec toi.
    Les portails savent des choses
    Personne ne répondit.
    Et nous voilà supposant encore
    Je t’aime.
    C’est beaucoup moins risqué qu’une croisade ».

    j’aime le on de l’idéal bourgeois
    la présence de Personna

    « En les écrivant, j’ai découvert des passages entre eux, des liens que je n’avais pas vus ». Oui le texte se tient dans son ensemble. C’est la magie de l’exercice… j’ai eu la meme impression
    Merci pour ce partage

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