#04 chroniques d’été | 1-4-5

1/ Le Monde

Honnis soient les discours qui remontent le temps trop vite, trop mal.
Bénit soient la résistance par les mots, la lecture et l’écriture.
À tout prix, garder l’esprit libre.

2/ Le réel | Le carnet

3/ Ecrire | Voyage en taxi

4/ Joséphine Extrait
« Entre la première bouchée et le café, Joséphine et Elias se sont à peine parlé ou regardés. Ils ont mangé la tête souvent baissée vers leur assiette. Ma mère n’avait pas accepté son gendre malgré les années. Elle pouvait se montrer odieuse parfois. D’ordinaire, les deux s’envoyaient des pics qui faisaient sourire, mais là, ils semblaient avoir chacun leur tracas intérieur.
Michel resservait le vin un peu trop souvent. Et il blaguait, mais ses blagues me faisaient rire quand j’avais douze ans. Le rire qu’elles déclenchaient en bout de phrase ne venait pas tout de suite, il y avait un court temps d’hésitation, le temps qu’il fallait à chacun pour décider de rire par solidarité ou par complaisance. À un moment, en se servant un verre, Joséphine a posé sa main sur la bouteille sans parler. Elle a gardé la main sur le verre. Michel a souri, il a écarté sa main avec douceur et il lui a déposé un baiser sur les doigts en murmurant “allez, ma chérie”. Il s’est servi. Jasmine et moi étions stupéfaites. Un air de compassion est passé sur le visage de Elias.
Au dessert, Joséphine a réchauffé la galette et l’a apporté avec deux couronnes dorées en carton posées dessus. Mon père l’a coupé en six parts. Alexandre s’est placé sous la table et indiqué l’ordre de distribution des parts. Il s’est rassis et a fermé les yeux fermés pour prendre la première bouchée. Il a touché quelque chose de dur, ouvert un œil rond de surprise. Il a sorti la fève entre deux doigts, un petit scorpion brun. Alexandre a regardé la fève, puis sa grand-mère.
— Mamie Jo, c’est mon signe.
— Je sais.
— Tu l’as fait exprès.
— Peut-être.
Il a souri. Il a pris la couronne dorée et l’a posée sur sa tête. Il s’est levé en poussant sa chaise. Il a fait le tour de la table, comme c’est l’usage, pour désigner sa reine. Devant moi, devant Jasmine, il s’est arrêté une demi-seconde, Jasmine a souri, prête à recevoir la distinction de papier, mais il a continué. Il s’est arrêté devant Joséphine et il a posé avec gentillesse la seconde couronne dorée sur la tête de sa grand-mère. Elle a rougi. Elle s’est fabriqué un sourire qu’elle n’a pas réussi à tenir. Elle a porté la main à la couronne. Alexandre lui a embrassé la joue, puis il est retourné à sa place. Pendant un moment, j’ai imaginé qu’elle allait l’ôter, ce morceau de carton semblait porter quelque chose d’insupportable. Je ne comprenais pas son trouble. Chacun a mordu dans sa part de galette. Pendant une dizaine de secondes, Joséphine est restée sans bouger. Elle avait l’air d’une femme à qui portait quelque chose de trop lourd pour ses épaules. Joséphine s’est levée. Elle a dit “je vais me laver les mains”. Elle est sortie de la salle à manger. Elle n’est pas revenue tout de suite.
Mon père a terminé sa part de galette. Jasmine a regardé Elias, Elias avait l’esprit ailleurs. Alexandre a demandé s’il pouvait avoir une autre part. Je lui ai servi la moitié de la mienne.
Quand Joséphine est réapparue, elle ne portait plus la couronne. Elle a annoncé qu’elle allait préparer le café en disparaissant dans la cuisine. Mon père s’est levé en s’appuyant légèrement sur la table. Ma sœur m’a interrogé du regard. Je lui ai fait un signe révélant mon incompréhension. Sous le prétexte d’aider à débarrasser, je suis allée les rejoindre cinq minutes plus tard. Dans la cuisine, mon père remplissait l’eau de la cafetière. Joséphine n’était pas là. La porte de la chambre à coucher était fermée. Je l’ai entrouverte. Joséphine était assise au bord du lit, les deux mains sur ses genoux. Elle a tourné la tête vers moi et a souri faiblement. »

5/ Tenir debout, de grâce…

TENIR la plume
comme on tient une main dans le noir
le poignet posé sur la page
les lettres tracées une à une
les blessures nommées pour être apprivoisées
les mots soutenant toute la colonne
debout.

TENIR la page ouverte
devant le chaos y verser l’encre noire
couler les mots pour ne pas couler soi-même
les heures reprises et cousues par le crayon sur le papier
au final le crayon déchiqueté entre les dents
debout.

TENIR le carnet serré contre la poitrine
la couverture abîmée
les pages cornées
totem portatif
gardien des mots-vertèbres
qui résistent au vent
à l’effacement sentinelles
des jours tremblés
debout.

TENIR le fil des phrases cousant
les déchirures intérieures
faisant des lacets autour du vide
chaque ligne est un un pas sur la glace fendue
traverser le blanc jusqu’à l’autre rive
la plume toujours
debout.

TENIR l’encre du soir
rituels et dépôts de sédiments lents
écrire pour ne pas trembler ou trembler
et écrire quand même
garder les mains noircies de vérité
l’aube venue la feuille tenue
debout.

TENIR les mots
comme des béquilles invisibles
sous les coudes la syntaxe
les jours gris la grammaire tourmente
du courage pour écrire encore
et malgré les heures tordues
le verbe toujours premier
debout.

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