arts de la fiction #02 | Burscough Bridge, 2005 

Le soleil au zénith éclot d’un été doux quand il lui faut deux poussées nerveuses pour ouvrir la vieille porte de bois noire raclant le dallage de terre cuite, le visage rougi par la vapeur, perlé sous ses cheveux blonds mouillés, me rejoignant, déjà prêt à partir mais encore allongé sur le matelas double, jeté à même le sol de la rotonde construite par un grand-père inconnu, couche entouré de trois établis en fer à cheval, formant des segments contre les arcs de cercles de la paroi, disposition peu fonctionnelle dont la frustration est à peine atténuée par la distraction qu’offre les tables tachetés de peintures, remplies de brosses, de pinceaux en pots de verre et d’assiettes en céramiques empilées plus ou moins abouties, peintes par la main de sa survivante qui avant de quitter l’atelier rangeait ses tubes et ses pots de peintures désormais secs dans les creux laissés entre les briques le long des deux fenêtres, longtemps avant que le bruit des pièces, du film plastique d’une cartouche qu’on déchire, le clapet nerveux d’un portable, le frottement de clefs trainées sur la table, le cliquetis d’une puis d’une seconde fermeture-éclair de sacs-bananes et le bruit d’un trajet emplissant la pièce circulaire où se fait ouïr des noms de villes et de jours formant des arguments puis une vision nébuleuse de ce qui n’est encore qu’une séance d’accordage entre deux jeunes adultes où l’instrument donnant le la est encore cherché, tandis qu’au fond, encore derrière cela, se joue un mouvement plus lent de nature plastique et bien plus déterminant, celui des corps et âmes luttant dans un magma balayé par des mouvements surpuissants aspirants au fond et orientant ce qui est visible et pensable à la surface de sorte à déterminer ce que chacun sera capable de voir et de vivre, de respirer et d’embrasser, de manger et de plaindre, de maudire et de caresser depuis des siècles et siècles et laisse penser à des jeunes partants allongés sur des matelas à même le sol s’il existe parmi les univers parallèles et s’ils sont une version damnée ou bénie par rapport aux autres versions d’eux-même.

Quitter sans prévenir ce lieu à vingt kilomètres de Liverpool, aux origines romaines et vikings, constitution partagé en un Nord et un Sud par un canal, agglomération à la croissance réticente, villageois malgré sa classification de ville, aux cinq cents mètres de route entourée de maisons en briques rouges avec des baies vitrées en menuiseries blanches donnant sur le jardin de devant, distance entre le pont, peut-être conçu après la ligne de chemins de fer et la route, conciliant un accès aux rues parallèles qui s’enfoncent dans d’autres quartiers de maisons à briques rouges, débouchant comme par obligation et par dépit sur des rues qu’elle n’intègre pas de manière convaincante, imposant aux conducteurs des montées en épingle à gauche et à droite à l’entrée du pont, et de l’autre côté du demi-kilomètre, un point de départ, la petite maison aux poutres noires et murs blancs aux trottoir étroit, avant que la route ne prenne son élan, bien amont du pont, pour amener ceux qui vont à Burscough North au-dessus des deux voies, et inviter les autres, une fois avoir montés au point où un hypothétique fil à plombs lancé par dessus le parapet toucherait le quai en dessous, à traverser la route pour descendre, un après l’autre, un escalier blanc aux rambardes bleues donnant sur un quai avec un auvent en taule, sous lequel deux panneaux d’affichage, le premier en papier indiquant une arrivée toutes les heures et quart, et le second, numérique accroché au auvent indique le temps d’attente, et juste là dessous, imaginer deux nouvelles attentes d’un départ, sans anticipation, sans ressenti de frustration et, si elle existe, elle coule encore dans un dédale souterrain, dans un hors scène qui nourrit des attentes sur la vie et dont la colère et le ressentiment affectera les autres et soi, attentes dépliées en petites facettes tendues vers ces lieux inconnus, pour bouger, tourner, voir les environs, même si pour les subir promptement et surtout quête a priori puisque le sentiment de l’attente, ni ennui, ni anticipation, n’est pas reconstituable autrement que par l’imagination d’un désir flou de vivre miné par la passivité et le désinvestissement où tout s’y vaut : partir maintenant ou attendre.

Alors, partir ailleurs, peu importe où du moment du revenir pour le départ, gravir les marches en sens inverse et traverser le pont, toute sa vie rythmée par ce ciel bleu vide, ce soleil faible, les aspérités des lichens candelariales jaunes, des mycoblastaceae blanches et vertes, des lecanora muralis et dans la descente du pont devant le Bridge Pub des xanthoria elegans aux thalles rouges ressenties de la pulpe des doigts frôlant d’un geste leste le parapet de pierres bosselées appareillées en ashlar sous une couvertine épaisse offrant une gratification sensorielle à la question des formes acceptables de l’attente.

Le bâtiment en brique de deux étages et trois entrées – une par la rambarde en ferraille directement dans la descente avant la fin du pont, côté cour en faisant le tour du rond point en bas de la descente et à l’accès jardin où il faut passer sur revêtement de sol vert gazon et une demi-douzaine de tables entourées d’une cloison en bois, à la fonction annoncée par un panneau rouge à l’encadrement et l’écriture noire sur une façade blanche descendant sur l’entrée ou un chevalet annonce les événements de la semaine entre musique live, Quiz du lundi, billard gratuit du jeudi ou karaoké du vendredi, avec l’absence de nuit étudiante, et après un petit bar à droite avec quelques tireuses chromées, un match de foot sur Sky Sports, l’écho du stade résonnant par dessus les quelques tables au centre, l’escalier montant au second étage et le mur opposé où se trouvent les gents. 

La nouveauté et l’ancien s’accorde puisqu’aucune résistance ne s’oppose à l’adoption des nouvelles technologies de médiatisation, de communication, de surveillance et de divertissement, permettant à deux étrangers de regarder un match de foot où jouent deux équipes inconnues en buvant un cidre de poire Bulmers ou une demi pinte de Guinness tandis que des personnes âgées entrent et saluent avec cette courtoisie de village, cette politesse qui dénote la coutume et donne cette marque de cachet qu’est le “traditional feel” d’un pub hyperbranché, expérience englobant les étrangers-mêmes au moment du départ vers quai pour monter quelques minutes plus tard dans un wagon bleuâtre oublié où le questionnement sur le départ et le désire n’ont plus que pour seul but d’aiguillonner une rêverie bercée contre la fenêtre où l’objet est celui d’une recherche de sensations absentes qu’une d’une sensibilité mélancolique.

Southport; version épurée de Blackpool, comme si un enfant terrible avait enlevé ses néons, ses manèges et avait soufflé sa mer au loin laissant une longue plage vide et l’expérience du manque aux visiteurs attendant la mer, détricotant le maillage des significations les unes des autres et retirant à la vie un peu de son sens moral puisque, surtout à dix-huit ans, rien d’autre qu’une amertume est conservée de cette arrière fond d’attente, de ce présupposé contre lequel l’absence de la mer pourrait prendre une consistance plus consciente puisque l’absence d’attentes n’implique pas l’absence d’effet de l’absence.

« Ah ouais! Quand tu disais qu’on allait à la plage, tu déconnais pas! Je m’imaginais la mer avec mais non, c’est juste la plage. »

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