Arts de la fiction #02 | ligne de ravitaillement

Parce que ça se passe au début, on n’a aucune idée des choses déjà là, ou naissantes. C’est comme ouvrir un théâtre de carton pour enfant où il faut installer le décor, fragmentaire, quelques plaques récurrentes, l’une avec la forêt, la découpe des arbres, l’autre un cerf, ses bois tout ajourés, et un buisson, un seul, rond, qu’on enfonce par une encoche dans la rainure. Et puis on passe au plus sérieux, les personnages. On agite la bergère, le petit ramoneur, ils se tournent de profils, on les dandine, et ce qu’ils disent, qu’on leur fait dire, passe à peine la frontière de la voix, murmure, un mot dépasse, une expression, on se reprend, on change d’intonation, on joue comme à la harpe les émotions. Ils s’étreignent, il s’affrontent, ils se quittent avant que soit plié le castelet, sa scène temporaire enfilée sous le lit, aplatie pour mieux se faufiler dans le sommeil.

En vérité, dans le relief réel, dehors, pas de plaques ni d’encoches. Et comme c’est le début, on ne sait rien. Des ronces grimpent sur les arbres adossés contre le mur de briques. La masse de l’usine ne montre pas ses contours. On passe au bord, comme près du flanc de Gulliver, on longe ses côtes. Son visage, on ne le voit pas, il doit être au-dedans, tourné contre lui-même dans l’espace vide d’une salle sans plafond, hangar tenu par les arcs-boutants de poutres métalliques. Personne, car c’est dimanche. Les outils à l’arrêt, le four ne fonctionne pas, il fait froid. Comme on reste dehors – et encore à ce jour – la salle centrale on l’imagine derrière ses portes coulissantes qu’on n’a pas vu s’ouvrir, c’est la limite.

Il marche d’un bon pas (le père) et lui connaît tout ça, les odeurs de ferraille, les angles droits et les leviers, les roues dentelées, nous on ne sait rien. On passe en contournant le mont central, une pile d’objets hétéroclites, petite montagne de rebuts, on y reviendra plus tard.

On approche des rails. C’est plus difficile de marcher. Soit on trébuche sur les cailloux entre chaque travée, soit on allonge les jambes d’un pas à l’autre, par-dessus, pied pointu sur planche de bois, pied pointu, planche de bois, soit on décide en funambule de monter sur le rail, orteils contre talon, pour suivre.

Ma gare n’est pas une gare, mais qu’est-ce que c’est. C’est le bout des rails, le bout, la fin. La fin des rails, la fin du train, la fin du déplacement. La preuve, c’est la locomotive ancienne, statique, une carcasse de rouille sans portière, une cabine, avec un marchepied et derrière l’emplacement d’une vitre une sorte de volant. Je monte avec difficultés. C’est ce qui est difficile, monter dans une locomotive brûlante de condensation, de souvenirs pressés à la vapeur. Pas les miens, moi je ménage l’accès, je ne fais que suture, mais ceux d’autrui, ceux qui n’ont pas de nom, que je déterre, Meunier Émile, Jamet Prosper Louis, Greffier Jean, Coulon Ernest, Serot Martin, Guibot Josselin, cette question de la petite histoire, mais est-ce que ça existe, à quel moment une histoire est petite, je suis petite et je ne sais rien, et le monde a glissé des silhouettes de carton sous ma tête. Je fais des listes. Elles ne sont pas fermées, des listes ouvertes, comme la locomotive à la retraite ouverte à tous les vents, le père me dit Fais attention, les échardes, la rouille, il paraît qu’il existe la maladie du tétanos, elle tétanise, ensuite on reste bouche ouverte sans qu’un son sorte.

Une fois en haut du marchepied, comme la vitre devant n’existe plus, on regarde à droite, il y a Gulliver, et à gauche, il y a l’horizon.

Une ligne verte, orange et jaune, les champs, le ciel, les maisons espacées, le blanc du château d’eau et le gris du collège. Ça part loin derrière soi, ça va loin devant soi. Le bon mot est panoramique. On est haut.

En contrebas, la ligne des vrais rails, ceux qui fonctionnent encore, brillants et argentés. Ligne Paris Arras, et sans doute Lille, et plus loin Hazebrouck, Dunkerque, Gravelines. Ce qui est étonnant, avec les voies ferrées inscrites dans le réel, c’est les idées qu’elles entrechoquent avec leurs noms de lieux. Gravelines, au Nord, donne sur La Hague, à l’Ouest. Des canalisations souterraines les relient : les tuyaux, valves et soupapes, fabriqués à l’usine, la même, la mienne, celle de la locomotive rouillée. En attendant je ne sais rien.

A propos de C Jeanney

or donc et par conséquent, je fais ce que j'ai à faire sur mon site tentatives

2 commentaires à propos de “Arts de la fiction #02 | ligne de ravitaillement”

  1. d’abord adoré ta petite expression à propos des personnages insérés dans le carton « on les dandine », c’est tellement ça, on voit tout de suite…
    et puis je ne sais comment tu nous emmènes vers le père qui marche, vers les rails, vers cette locomotive rouillée..; et depuis son marchepied on voit tout
    magnifique…

    • Merci beaucoup Françoise ! (en fait, je le constate à chaque fois avec les ateliers de François, sans qu’on décide rien, les images-noeuds, celles frappantes, ou certaines de l’enfance, des ambiances un peu insaisissables, arrivent à remonter à la surface presque malgré nous) (carrément malgré nous)))

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