#Arts de la fiction #03 | Georges 

Décor scène 1

C’est un bar très spécial. Sur le fronton on lit Le Hangar. Quand on entre il y a bien un comptoir, avec derrière des verres et des bouteilles, des places où s’asseoir. On est sous une grande bâche, il y fait tout le temps très chaud, on est collé-serré, on boit, on rit, on chante. On est dans un lieu curieux. Un bar gratuit avec pourboire strictement interdit. Pas un bar du temps de la Prohibition, pas un bar illicite, pas la moindre pièce de monnaie en circulation, pas le plus petit ou gros billet de banque en vue. La devise du tenancier dans ce petit espace ouvert tous les week-ends de midi à quatorze heures tapantes : Quand on aime on ne compte pas. En hiver le ti-punch réchauffe les corps et les esprits. En été c’est sept jours sur sept open bar aux mêmes horaires. Les habitués apportent une bouteille, du saucisson, des cacahuètes. On est en 2025. Sur un des murs on lit : ici pas de wifi parlez les uns avec les autres faites comme si on était en 1995. On y vient pour partager le plaisir simple d’être ensemble et se parler les yeux dans les yeux. On se raconte des histoires, on fait connaissance, on se revoit le lendemain, aux prochaines vacances ou des années plus tard, ou jamais. Le tenancier sert les verres d’une amitié sincère. Sans rien demander. Sans rien attendre. Rencontres improbables, insolites, mélange des genres, et parfois des pique-assiettes qui s’éliminent tous seuls de ce grand cercle mouvant. Qui danse comme les marées rythment un temps suspendu sur ce minuscule caillou qui flotte sur la mer.

Scène 1

C’est le dernier jour. Georges ferme son bar, quitte l’île après vingt-cinq années de bonnes et juteuses gorgées de ti-punch offertes à qui a bien voulu le rencontrer, apprendre à le connaître. C’est la fête au Hangar. C’est joyeux et triste. Tout le monde ou presque est là. La musique coule à flot, guitare, batterie et voix rocailleuse au micro. On s’embrasse comme sur le quai d’une gare. Dans sa salopette multicolore, derrière le bar, Georges lave et remplit les verres, avec le même sourire des premiers jours. La foule s’agglutine, déborde sur la route. Il fait chaud, les corps et les cœurs transpirent. On sait que c’est la fin, tout le monde fait mine de rien.

Travelling – flash-back scène 2

Voix off de Georges : Le plus beau jour de ma vie est une nuit. Ce moment attendu depuis trop longtemps dans le silence de mes souffrances. Le passage de l’ombre à la lumière. De la nuit du 25 avril 1979 au matin du 26, à minuit et une seconde. Pas une de moins, pas une de plus.

Pendant que tout le monde dort, portes des chambres du premier étage fermées, il descend le plus silencieusement possible l’escalier, chaussures à la main. Il s’enfuit de la maison familiale, sans rien, juste ce qu’il porte sur lui. Une chemise noire, un pull vert foncé, une écharpe en laine gris anthracite, un pantalon en velours marron, des chaussettes noires et de vieilles baskets à la couleur indéfinissable. Pas d’argent, pas de brosse à dent, pas de peigne, pas même un croûton de pain pour la route. Il ne veut rien emporter. Le moindre objet, utile par temps d’évasion, lui rappellerait sa vie d’avant. On le suit. Il marche pendant plusieurs heures pour rejoindre la nationale. Un bruit de moteur dans la nuit, il tente l’auto stop. Un homme dans une Mercedes bleu marine s’arrête. Il lui dit qu’il monte à Paris. Il répond moi aussi. C’est faux, il ne sait pas où aller, où il va, mais il y va. Loin, le plus loin possible de cet enfer qui a duré de sa naissance à ses dix-huit ans. Pas une seconde de plus. Alors pourquoi pas Paris.

A propos de Eve F.

Rédige des assignations et des conclusions, défend le veuf et l'orpheline, écrit sur le Droit et son envers, la Justice et ses travers, le bien-être et son contraire, les hommes et pas que, le bruit du monde et ses silences, aussi.

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