arts de la fiction #04|Rien à voir

— qu’il était en face d’une télé qui ne fonctionnait pas. Qu’il avait beau la secouer comme un juke-box, elle n’ouvrait pas les yeux et que la nuit allait être longue. Qu’il avait l’impression que ses pieds ne sortiraient pas de ses pantoufles. Pourtant, il était bien sûr de n’avoir jamais porté de pantoufles de sa vie avec plaisir. Qu’il lui avait fallu être menacé de tout un tas de trucs qui lui fileraient sous le nez s’ils ne les mettaient pas. Les pieds dans ses pantoufles, elles-mêmes sur la moquette n’avaient aucun effet sur la télé. La neige grise continuait de virevolter à l’intérieur et il avait l’impression que le monde s’était arrêté. Arnous avait passé sa vie à comparer la réalité et ce qui se passait dans le rectangle de lumière. Quand il n’était pas devant l’écran, il vivait selon les directives de ce dernier, le monde était un endroit dangereux et le regard qu’il posait sur lui était celui de son enquêteur préféré. Il vivait au milieu du crime, il n’avait pas de chaussures non cirées, ni une gabardine délavée et fripée, il se contentait de jeans et de blousons achetés dans le magasin Tati. Arnous prenait le bus, marchait à pied, mais l’enquête était la même, autour de lui, il n’y avait que des suspects. La manière dont il pourrait les faire avouer pour finalement les coffrer était encore à négocier, c’était peut-être une question de caméra. Il fallait avouer que le budget manquait. Mais pour l’instant, il avait fort à faire avec cet écran qui lui coupait l’accès au monde. C’est ce jour-là que la télévision s’est arrêtée.

— et surtout, que le matin commençait à déchirer la baie vitrée et le sommait d’aller s’habiller et de se débarrasser de ses pantoufles. Il pourrait mettre des baskets et reprendre une vie normale en attendant de faire à nouveau face à la catastrophe. Entre les biscottes, le beurre et le couteau qui les brise, la confiture qui glisse, le jus d’orange et le chocolat qui bavent, il s’était fait cuisiner sur l’état de la télévision. Arnous se demandait comment ils avaient si vite découvert son décès. Non, il n’avait rien à voir avec ça. Il n’avait jamais rien eu contre la télé. Il n’y avait donc pas de motif valable pour le soupçonner. Ça pouvait être n’importe qui dans la maison. Pendant qu’il répondait d’une manière évasive aux questions que sa famille lui posait, il jeta un coup d’œil dans la vitrine de l’armoire de la pièce qui faisait face au salon où trônait le cadavre de la télévision. Dans l’armoire se trouvaient des livres. D’un coup, il eut envie de les délivrer. Ils étaient différents des autres livres qu’il avait vus, ceux-là avaient des pochettes rigides, on aurait dit des grimoires. Après s’être gratté la tête à plusieurs reprises face à une statue représentant trois singes qui se font des papouilles en se cachant ou les oreilles, ou les yeux, ou la bouche, il prit un livre. Il le glissa dans son sac. Il salua sa famille et prit la porte. Les questions semblaient le suivre dans les escaliers de son immeuble, dans la rue, jusque dans le bus. Mais une force émanant de son sac rendaient les questions futiles.
— de même qu’il n’ouvrait pas ses cahiers d’exercices très facilement, il en fut de même avec le livre. Il le garda tout près de lui, comme un objet dérobé, comme une contrepartie à l’incertitude de retrouver la télé opérationnelle à son retour du boulot le plus passionnant de son existence. Puis elle est entrée. Il l’avait déjà croisée. Mais avec ce qu’il avait dans son sac, c’était différent. Alors qu’elle s’installait non loin de lui, il sortit avec empressement son livre. Il avait l’impression de conduire le train, les mots entraient en lui et semblaient décrire exactement ce qu’il ressentait pour la jeune femme. Il se sentait chargé d’électricité. Il avait l’impression de chanter, de danser, d’être face à une tribune et de réciter les vers contenus dans le livre. Après, il n’eut qu’à se lever en même temps qu’elle et à la suivre en laissant résonner les poèmes le long de sa colonne vertébrale. Il pouvait observer chacun des gestes de la jeune femme au ralenti. Il était à bonne distance derrière elle sur l’escalator. Sa chevelure voletait au vent et quand elle tourna à droite pour une destination inconnue, ce fut comme si une page se tournait mais que le livre, lui, restait ouvert, prêt à être lu.
— qu’alors qu’il marchait vers le restaurant où son patron l’attendait et qu’il devrait le saluer et se comporter comme un parfait apprenti cuisinier, il possédait dans son sac un livre qu’il ne comprenait pas tout à fait, mais qui, à chaque fois, qu’il l’ouvrait, transformait les pas, les dires, les attitudes de ceux qui l’entouraient. C’était bien un grimoire dont il s’était emparé. Il s’habilla dans son costume de parade. Il entra dans la chambre froide à la recherche des crudités, des fonds de sauces, des œufs et il les apporta sur la table afin que le cuisinier lui explique comment les rendre comestibles. Pendant que le cuisinier parlait le mur s’écroula et il vit une colline et derrière la colline la mer. Le cuisinier débitait et lui, il admirait et constatait ce que les mots avaient fait de lui.
— et puis, il se cacha au fond de la cuisine pour manger son repas. Le temps s’était écoulé différemment. Cette fois-ci, il avait mis des mots aux différentes teintes de la journée, aux peintures du ciel. Quand il se retrouva dehors, c’était comme si on l’avait jeté hors du temps. Il considéra la piscine sans eau, le reste des quelques clients, l’horizon gris, le centre commercial et l’immense parking. Au loin, la gare monstrueuse qui avait peut-être déjà avalée la jeune femme aux long cheveux. Il se demandait si le livre aurait le même effet sans elle. Il se demandait si c’était à cause d’elle ou des poèmes, qu’il pensait encore plus à elle, si elle avait inspiré les poèmes, ou si c’était le contraire. Il se demandait si la télé était réparée. Elle l’était et il s’y plongea pour retrouver le monde perdu. Mais après cette cascade dans l’oubli, il ouvrit son sac pour y découvrir la présence du livre. Il l’ouvrit.

A propos de Dominique Desplan

Je suis un créatif plutôt bohème. J'ai occupé différents emplois alimentaires. J'écris des histoires courtes, des pièces de théâtre et des scénarios. L'atelier est une occasion de revisiter ma pratique de l'écriture, de la nourrir. Peut-être aussi de questionner ma perception de l'écriture de roman et sûrement celle de l'écriture dramaturgique dans laquelle je suis porté disparu. Mais, notre hôte est un magicien et peu à peu je me retrouve.

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