Je ne suis pas sur une plage. Je suis dans un supermarché avec mon plateau devant un choix de repas sous vitrine dans des cuves au-dessus d’un bain-marie. La vendeuse attend patiemment que je me décide. Je suis nue quand tout le monde est habillé. Personne n’en est choqué, même pas moi. Je prends un plat de viande en sauce et un jus de corossol pitaya en brique. Je suis curieuse du mélange. Je m’assois à une table pour deux. Je croise les jambes. Je souris doucement. La lumière des néons m’a fait oublier le jour et le ciel. Je lève la tête pour regarder les grandes poutres d’acier qui font la charpente de ce qui n’est finalement qu’un grand hangar au milieu d’une zone industrielle. La lumière et le clinquant de tout ce qu’on peut acheter pourraient me faire oublier que je suis dans un hangar. Je me rapproche de la table pour deux. Je pose mes coudes. J’étais plus détendue dans la librairie juste avant de venir ici avec lui en voiture. Je préfère les rayonnages de livres et choisir des carnets ou des cahiers, des stylos et des crayons de couleur. J’ai acheté trois petits carnets comme cadeau pour sa maman. Il ne tenait pas ma main. Il ne m’a pas rassuré pour le cadeau non plus. Je ne savais pas quoi offrir à sa maman. Je dois trouver ma chambre. Il n’y a pas de chambre dans un hangar où des marchands entreposent des vêtements, des meubles, des tomates, des concombres, des packs d’eau, des colliers, des chaussures et des caisses enregistreuses. Sur ma chaise devant le plat que je n’ai pas touché, je pourrais me sentir à l’abri de la lumière et du bruit des gens et des machines. Je ne suis à l’abri de rien. Je suis nue. J’ai une barre en travers dans le ventre. Je dois rentrer à l’hôtel. Je dois prendre un avion et quitter la Martinique. Je vais rater l’avion. Deux hommes dans une boutique souvenir veulent me voler mon temps en insistant pour que j’achète des antiquités. Ils me proposent de goûter à leurs alcools. Les bouteilles ambrées. Les bouteilles avec enfermées dedans des voiliers miniatures. Je refuse et passe mon chemin. L’angoisse me paralyse. Je vais rater l’avion si je ne trouve pas ma chambre, si je ne récupère pas ma valise, si je ne m’habille pas, si je reste nue. Mon angoisse me rend encore plus nue. Ça se remarque maintenant. Les gens me regardent. Je fuis. Je pousse des portes antipanique et je me réveille.
J’écris comme on plonge dans une eau noire sans voir le fond. J’écris pour voir venir. J’écris aussi pour ne pas savoir. J’écris pour faire comme si je savais, mais je ne sais pas. J’écris sans savoir. J’écris à tâtons. J’écris pour émousser le tranchant de l’absence. J’écris pour passer le temps. J’écris pour grager le temps.
J’ai rendu mon premier devoir de master la semaine dernière. Il fallait proposer un verbe. J’ai proposé le verbe « grager » avec beaucoup d’hésitation parce que c’était pour moi comme tricher. Grager est un verbe créole. Il s’écrit grajé. Je me distingue des autres avec mon verbe créole qui forcément intrigue. Grajé manioc ou coco. J’ai cherché dans mes archives une affaire où grajé le manioc était évoqué. L’esclave Toussaint lors de son procès pour agression sur la dame Michelon avait témoigné que, dans la nuit du 1r au 2 mai 1839, il avait grajé du manioc jusqu’à onze du soir avec Filias, Mondésir et Kiakia. Il avait quitté l’habitation vers minuit pour rentrer dans sa case. J’ai raconté dans l’écran de la visio que graj c’était aussi un des sept rythmes de la musique et de la danse gwoka. C’est l’un de mes préférés parce qu’il est plein d’arrondi, et de douceur. Dans le graj les mouvements ne doivent pas évoquer les cassures que l’on peut retrouver dans le lewoz ou le toumblak. J’ai moins peur de l’évocation de la Martinique maintenant que j’ai formé l’image mentale de grajé le temps. Maintenant que je me sens couleuvre pleine d’arrondis qui me rendent sensuelle et mordante. Je suis en master de création littéraire. J’ai des cours de narratologie. J’apprends ce qu’est un conflit productif. J’apprends la disjonction, la discordance, la tension narrative. J’ai surtout maintenant le pouvoir de réduire le temps en fines particules. Je peux grajé la Martinique aussi. La râper sur une graj. C’est une planche de bois plantée de petits cailloux ou d’esquilles de coquillages tranchants que les Kalinago, peuple navigateur venu d’Amérique du Sud, nomment chimali.