# arts de la fiction #05 | Chez les Lartet

Paris, fin mars 1868

Bien qu’il ait changé d’appartement – plus grand, plus lumineux, plus près du Museum – Louis continue de recevoir à moitié. Le repas n’est jamais tout à fait prêt lorsqu’arrivent les convives – très loin de moi l’idée d’incriminer la cuisinière – vous êtes assuré de voir traîner une jaquette ou un gilet sur le dossier d’une chaise ou le bras d’un fauteuil – vestiges de la veille un tantinet froissés – et ses notes de recherche ont la fâcheuse manie de migrer depuis l’antre de son bureau vers toutes les terres connues de son monde domestique, comme jadis migraient d’un continent à l’autre, si j’en crois les comptes-rendus de l’Académie, des espèces aujourd’hui disparues. Je ne parle même pas de sa « chère épouse » comme dit ce jeune pédant d’Émile Cartailhac : Sophie est aussi peu habile maîtresse de maison qu’Émile le serait en maître de chœur – incapable d’orchester une réception. C’est ce que j’aime chez les Lartet, cette décontraction matérielle, et ces plongées soudaines de la conversation vers la nuit des origines (Louis) ou vers la plus récente critique littéraire (Sophie).
Toutes « chères épouses » que nous soyons pour ces messieurs, nous animons nos amicales rencontres avec la même constance. Hier, au milieu des malles à moitié déballées et des caisses de déménagement encore empilées, je lisais ma relation de notre visite commune à l’Exposition universelle de l’année dernière – on nous servait le café et Émile, on ne sait pourquoi, faisait le renfrogné. La sonnette alors retentit, apportant pour Louis un pli de la plus grande urgence. Ses traits s’altérèrent aussitôt décachetée, et je craignis un instant pour son père qui, malade, ne peut plus quitter le Gers, et à qui je n’aurai peut-être jamais la joie d’exprimer mon admiration. Louis avait pris soin de se mettre à l’écart et nous faisions mine de reprendre nos bavardages, par groupes de deux ou trois et à voix plus basse. Dans l’ombre du rideau d’une alcôve décentrée, qui donne un volume étrange au salon – cela devrait moins se remarquer une fois les meubles disposés – si seulement Sophie veut bien écouter mes conseils – l’altération de son visage faisait briller ses yeux d’un éclat radieux. J’y reconnus l’effet d’une fièvre de savoir, comme il m’en prend aussi. Lueur étincelante tout autant que sinistre, composée d’impatience et d’incertitude, d’espoir et de refus d’y croire. Cela me rassura et piqua ma curiosité. La lettre enfoncée dans la poche de sa veste, Louis revint parmi nous et seconda sa femme qui proposait de l’armagnac dans des verres trop grands – Dieu seul savait dans laquelle de ces caisses on retrouverait, un jour, le service à liqueur. Il n’y tint pas longtemps : à peine étions-nous servis qu’il leva le bras comme pour porter un toast. « Ma chère épouse » (ne dit-il pas car il l’appelle en toute circonstance par son prénom), « mes chers amis » (dit-il), « je n’aurai pas le temps de défaire mes malles, il me faut vous quitter encore… »
– Et où vas-tu ?
– Je repars aux Eyzies. On y signale… (son bras tremblait) des squelettes peut-être fossiles… (sa lèvre tremblait)… des squelettes d’hommes… Mon père en a été alerté, mais vous savez tous son infirmité, il m’écrit de m’y rendre à sa place afin d’identifier les ossements…
Son ton s’étiolait, son teint se faisait blême. Ressortant la dépêche, il la parcourut en la tenant si serrée qu’il faillit la déchirer. Ne s’adressant plus qu’à lui-même – ou peut-être bien à la Science – il marmotta entre ses dents un nom que chacun de nous entendait pour la première fois : Cro-Magnon.

A propos de Laure Humbel

Site internet : Sur mes tablettes, laurehumbel.fr. Dans l’écriture, je tente de creuser les questions du rapport sensible au temps et du lien entre l’histoire collective et l’histoire personnelle. Un élan nouveau m'a été donné par ma participation aux ateliers du Tiers-Livre depuis l’été 2021. J'ai publié «Fadia Nicé ou l'histoire inventée d'une vraie esclave romaine», éd. Sansouire, 2016, illustrations de Jean Cubaud, puis «Une piétonne à Marseille», éd. David Gaussen, avril 2023. «Ton Nombril» et «BigBang» (Toutàlheure, 2023 et 2024, illustrations de Luce Fusciardi) sont des albums pour les tout-petits qui forment un diptyque sur le thème de l'origine.

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