#arts de la fiction #01 | Le silure

Je suis dans l’ancienne gravière. C’est un matin de plus dans ma préparation – échauffement, exercices, étirements – Je longe à petite foulée le sentier bordé d’arbres et de pilônes à haute tension, entre chants d’oiseaux et bruit d’un train qui passe. Il est déjà 7h45 d’un soleil timide qui prend son temps puis explose d’un coup. Le soleil est un néon dans l’horizon du lac. L’oreille et l’oeil captent nettement les détails, les couleurs et les sons, puis l’oeil perd sa capacité de lire le paysage qui se confronte à la lame acérée du soleil. Perçant. Aveuglant à force de blancheur. La matière du réel se dissout dans la trop grande clarté, ce lac du ciel. Il s’y noie et disparaît.

Dans l’oeil, quelque chose vire au blanc, une forme passe dans le glacis horizontal, au-dessus du plan d’eau, bien au-dessus des tourbillons créés par un animal véritable que je ne vois pas mais dont je devine l’existence, son invisible circulation sous-aquatique. Sa présence me retient et par réflexe, je ralentis ma foulée et je m’arrête. Je plisse les yeux et scrute la surface de l’eau pour tenter de l’apercevoir mais seule une ombre passe, sinuant et lente, gigantesque. Je ne connais pas les poissons qui fraient par ici mais le nom de silure me traverse l’esprit. Je m’y accroche comme une mâchoire à la ligne de pêche. Poisson-chat, le moustachu. Le silure se pêche dans le Rhône, la bête peut atteindre plus de deux mètres de long et sa bouche est carnassière, c’est un animal carnivore. Une légende urbaine le prétend cannibale. Je me demande à quel point il est à l’origine du mythe de la tarasque. L’ombre du silure sinue sous l’eau et s’éloigne dans une éclaboussure. Je ne peux détacher mon regard de la silhouette qui va et vient, part puis revient vers moi dans un mouvement circulaire qui dessine des lignes concentriques dont il est le centre. Il hésite à me rejoindre. Il est tenté mais une limite le freine, celle de l’instinct. Je ne suis pourtant pas une chasseuse. La sensation qu’il me regarde ne me quitte pas. Un poisson est-il capable de voir une humaine ? Dans l’œil mobile au milieu du cristallin clair, la rétine brille dans l’obscurité des eaux.

Les eaux se déchirent et un cri est poussé, c’est lui, c’est sûr. Le cri me traverse et me glace. C’est un cri de dessous ou de dedans, sourd et aigu à la fois, qui perce la peau, liquéfie puis gèle les organes. L’onde sonore laisse sa trace, poils dressés sur les bras, cette chair de poule qui me fait ovipare ; l’oeuf est une sensation d’effroi. C’est un son qu’aucun instrument de musique ni aucun outil, aucune matière ne saurait reproduire. C’est un appel, je crois. Ou plutôt une supplique. Ce serait presque un cri de douleur. Un cri au milieu du coassement des grenouilles qui semblent toutes se masser sur la berge. Elles s’y tassent en rang serré par dizaines et elles aussi me regardent à ras d’eau, cuisses écartées, immobiles, le seul mouvement est celui des yeux globuleux qui s’ouvrent et se ferment, de la gorge qui expulse les décibels percussives. Leurs plaintes rebondissent en échos sur les roseaux. Je me dis que je pourrais chanter moi aussi. Je me mets à coasser avec elles. Je pense unisson. Je pense union. Un grand tout qui éclabousse. Et le silure me regarde toujours, de loin.

A propos de Perle Vallens

Au cœur d’une Provence d’adoption, Perle Vallens écrit et photographie. Ecrire c’est explorer l’intime et le monde, porter sa voix pour toucher. Publie récits, nouvelles et poésie en revues littéraires, ouvrages collectifs et personnels (lauréate du Prix de la Nouvelle Erotique 2021, toucher à la hache au au diable vauvert). Derniers livres : peggy m. aux éditions la place et Solo aux éditions Tarmac. Touche à tout, pratique encore le caviardage, le cut up (image et/ou son), met en voix (sur soundcloud Perle Vallens ou podcasts poétiques), crée des vidéo-poèmes et montages photo-vidéo (chaîne youtube Perle Vallens). Master de création littéraire écopoétique en 2026 avec le texte de création Les Insignifiantes, également le nom d'une exposition plastique et photographique qui circule depuis fin 2024.

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