Lichens

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Lichens © F. HERTH

On ne sait même pas s’il pourra au moins sortir de la chambre et respirer l’air du dehors : canicule infernale. Il dit qu’il veut bien si c’est possible. Demander l’autorisation hospitalière, insister car c’est limite. Accordé. Couloirs, ascenseurs, hall, fournaise.  Sur lui, ce grand drap bleu fait de lui dans le fauteuil roulant l’homme des grands déserts, celui qui se tait, apprenant à déchiffrer en lui ce que donne la brûlure. Contourner le bâtiment : il ne dit rien, et nous savons   qu’il faut d’abord trouver l’ombre. Derrière l’hôpital, une pergola délaissée; les plantes grimpantes qui devraient la revêtir sont épuisées. Le soleil frappe dur et la seule oasis envisageable est là, maigre refuge près d’un petit muret de briques décolorées échappant à l’assaut. Il regarde, se tait et d’abord je n’ose pas sortir mon petit carnet : il ne faut risquer aucun épuisement. Il boit un peu d’eau et me demande ce qu’il y a derrière, là-bas : un grand chantier informe, non loin du périphérique. Il a entendu dire que des moutons y paissaient. Je cours voir, près de la clôture pour lui rapporter l’information. Pas de mouvement au lointain : les moutons, s’ils sont là, doivent se reposer dans les creux pour échapper à la chaleur. J’essaierai de voir, en remontant. Je me renseignerai, puisqu’il demande. Mais là, je reviens vite, il attend.  Le carnet me brûle les doigts : l’ouvrir. Prendre un stylo, assise près de lui sur un reste de pelouse pelée que personne n’arrose. Il me regarde faire, regarde tout autour et dans ses yeux qui abritent le grand bleu des touaregs, je vois qu’il veut parler. Mais il se tait et fixe, comme définitivement muet, un point sur le petit muret. J’attends longtemps avec lui je ne sais quoi et doucement mon regard rejoint le sien, comme acceptant avec douleur, au bord des larmes, d’aller vers une cible inconnue : dans le silence accablant, je découvre   le déploiement stellaire de lichens aux ourlets jaunes, minuscules nappes de rêves qui font corps avec les briques. Beauté sidérante, à laquelle nul ne prête attention. Il sait que nous avons atteint ensemble le bon endroit et là il parle. Je note ce qu’il dit. Les lichens résistent depuis des siècles. La symbiose qui les pousse à peupler écorces et désolation le fascine. Il les a vus incrustés et tenaces sur les terres du grand nord et sous d’autres formes dans nos forêts. Il les a ramassés, observés, dessinés ici, au retour des grandes promenades. Tu sais, les dessins sont des témoins. Des lichens. J’ai noté. Photos. Maintenant on peut refaire le chemin dans l’autre sens.

A propos de Christine Eschenbrenner

Génération 51.Une histoire de domaine perdu, de forteresse encerclée, de terrain sillonné ici comme ailleurs. Beaucoup d'enfants et d'adolescents, des cahiers, des livres, quelques responsabilités. Une guitare, une harpe celtique, le chant. Un grand amour, la vie, la mort et la mer aussi.