Au pas de course

On se gare dans le parking souterrain toujours plus loin toujours plus de monde dans cet antre de la consommation unique en ces terres sauvages. On se gare, on verrouille le véhicule et l’on s’avance vers l’emplacement des caddies. Ouf ! Il en reste encore quelques-uns. Insérer le jeton, tirer le chariot et nous voilà en piste. Après les deux portes coulissantes, le tapis roulant autrement nommé travelator, un petit air de voyage, deux pistes pour monter, une seule pour redescendre, on en perd donc en cours de route ? Une mère, sa fille à la main, regarde les affiches avant de sortir, tout près de la boite aux lettres, à la recherche de la bonne activité à faire ce week-end : loto, concert de la chorale de la ville de M., foire aux livres, ouverture d’un nouveau restaurant, stage de vannerie, tout cela en face des mille et un visages des salariés de cet hypermarché, si professionnels et enthousiastes de faire partie de la grande enseigne, photos noir et blanc, ça donne presque envie de travailler ici tout ce plaisir sur ces visages d’hommes et de femmes d’horizons si divers. Nous laissons porter par le tapis jusqu’au sommet. Croisons un couple en sens inverse, le caddie plein, courses de la semaine, gros week-end en perspective, à moins qu’ils ne soient issus d’une famille très nombreuse ? Une femme est sur la montée également mais sur l’autre tapis, incapable de tenir son enfant qui s’agrippe à la rampe noire en caoutchouc. La plaindre un bref instant, la pauvre. Une fois parvenue au sommet, bifurquer sur la droite. A peine un regard jeté sur le fleuriste à gauche, la bijouterie, la large galerie marchande à perte de vue, les grandes et petites cages réservées aux consignes ou bien aux chiens, la cafétéria en face débordante de badauds attablés ou attendant leur tour dans la file pour commander son café, sandwich, salade ou panini sur mesure, des clips dont le son demeure à peine perceptible défilent sur un écran placé en hauteur, là où personne évidemment ne regarde. Se faire alpaguer par un lycéen devant le stand de crêpes, pour financer un voyage de fin d’année, prétexter ne pas avoir le temps, on verra en sortant. Filer avec son caddie encore vide vers la barrière automatique la plus à droite et s’engouffrer dans les allées avec un objectif très clair. Croiser des gens qu’on connait, partenaires de travail, patients, voisins. Baisser les yeux ou bien tourner la tête, pas envie de s’éterniser ni de palabrer, on n’est pas là pour ça, le temps est compté. Valser d’un rayon à l’autre, se rappeler qu’on a encore une fois oublié de prendre les sacs dans la voiture. Plus le chariot se remplit, moins il roule droit, devoir se mettre à la diagonale pour avancer sans cogner personne sur son passage. Devant la parapharmacie, une vendeuse vêtue de blanc, fait découvrir le nouveau masque pour cheveux colorés. Plus loin, un jeune homme aux yeux bridés prépare des sashimis devant un public blasé. Mélanges arc-en-ciel dans les assortiments de sushis fraichement confectionnés, emballés sur place, c’est écrit. Promotion du jour sur les végétariens. Une dame d’un âge avancé se saisit d’une boite transparente, la porte à ses narines comme si l’odeur de poisson cru allait traverser le plastique. Le poissonnier, presqu’aussi rayonnant que sur la photo noir et blanc, remplit à pleine pelletées un sachet plastique blanc de moules. Vite dépasser les effluves marins pour aller se ravitailler en fruits et légumes. Contourner les étals, revenir en arrière, laisser le caddie de côté un instant pour récolter carottes et kiwis. Une femme rousse, lasse et polie, les dents légèrement en avant, verrouille le sac avec son adhésif et le pose délicatement sur la balance avant de nous le tendre comme une offrande. Mille mercis pour le service. Slalomer entre les congélateurs et armoires à surgelés pour rejoindre les laitages. Frissonner devant une femme d’un autre temps, qui plisse les yeux, attentive devant les compotes, son petit papier à la main, probable liste de courses. Perdue dans ses pensées, elle ne voit pas qu’elle gêne tout le monde avec son caddie vide en plein milieu, caddie qu’elle ne remplira probablement pas avec ses trois mots griffonnés sur sa feuille. Se diriger d’un pas assuré vers le royaume des fromages, mélanges d’odeurs âcres, salées, crémeuses et de denrées aux formes et aux couleurs riches et variées. Continuer sa danse trépidante dans le quartier boucher avant de finir au rayon pain et viennoiseries. Envie de se saisir des boites de chocolatines, croissants, chaussons aux pommes. Se contenter d’une baguette encore tiède et croustillante, ne pas pouvoir se retenir de croquer dedans. Demander à un vendeur qui installe les brioches en rayon où trouver les sandwichs tout prêts, ce n’était pas loin, soulagement, pas besoin de retraverser le supermarché. Soulagement de courte durée, ai oublié un objet situé à l’autre bout du magasin, virevolter du pain chaud aux croquettes pour chats sans transition. Lever les yeux, deviner un vol d’étourneau autour du plafond haut. S’acheminer vers la sortie. Pas possible d’aller aux caisses rapides avec un chariot, les dépasser avec une légère frustration. Chercher la file avec le moins de monde possible, en choisir une sans trop réfléchir, en finir au plus vite. Tomber sur un caissier déjà vu maintes fois, un vieux de la vieille, a dû occuper tous les postes du magasin celui-là. Maigre, grand et efficace il accomplit sa tâche sans oublier les mots de politesse, le sourire qui va bien, Bonjour, Vous avez la carte U, Souhaitez-vous les étiquettes pour les casseroles, Au revoir, Merci, Bonne fin de journée dans le meilleur des jours. Tout remettre dans le chariot puisque les sacs sont dans la voiture. Reprendre la direction du parking, le tapis roulant, un seul pour effectuer la descente, embouteillage. Recroiser le lycéen qui revient vers vous comme s’il ne vous avez jamais vus, prétexter  à nouveau un problème de timing, il le fera quand même son voyage de toute façon. Apercevoir le petit garçon du début tourner autour des tondeuses toutes neuves et rutilantes, sa mère occupée à la caisse le cherche du regard sans grande inquiétude, sait bien qu’il n’est pas loin, même pas peur de le perdre (à moins que ce ne soit son désir inavoué le plus cher ?). S’engager sur le tapis avec son caddie qui se cale dans les rainures dédiées, patienter quelques secondes en regardant distraitement celles et ceux qui montent, tout plein d’énergie, leurs visages illuminés par les néons et la promesse de bonnes affaires en perspective. Arrivée en bas, jeter encore un œil aux photos noir et blanc, en reconnaitre un ou deux, croisés dans la foulée. Pousser le chariot loin jusqu’à la voiture, trop loin. Vider, remplir, caser dans la coffre, rapporter le caddie à sa place, récupérer le jeton, s’apprêter à fuir au pas de course. Saluer cet homme assis au sol, longs cheveux bruns emmêlés, vêtu de  loques raides de crasse, l’homme et son chien, un berger allemand tout docile. Un regard adressé, plus long que tous les autres jusque-là. Lui a le temps, il n’a que ça d’ailleurs, du temps. Quelques menue monnaie posée à même le sol. Que tu donnes ou pas il s’en moque, il sourit et te salue en retour. Ralentir, s’arrêter presque, fouiller ses poches au cas où, envie d’un échange, poser une question ou deux, question bête pour celui qui n’a pas de quoi se nourrir ni où dormir, n’en ai pas trouvé d’autre, Comment ça va ? puis  Comment il s’appelle votre chien ?  parler quand même à celui qui est toujours là, à l’orée du supermarché, plutôt dehors que dedans, un peu à l’abri quand même.

A propos de Chrystel Courbassier

Après avoir passé une partie de ma vie à Montpellier, j'habite à présent, et depuis 15 ans déjà, dans le petit département de la Lozère, sur le Causse, au milieu des moutons et des mouches. Je m'occupe de mes trois loulous et de ceux des autres au sein de mon activité professionnelle en pédopsychiatrie. Et quand il me reste un peu de temps, c'est au travers de l'écriture que je prends soin de moi (écrits autobiographiques, poésie, fictions). Je partage l'aventure de l'écriture avec quelques ami(e)s inscrit(e)s depuis longtemps comme moi aux Ateliers du déluge. Mardis soirs, week-ends, à la bibliothèque, chez l'une ou bien chez l'autre, en plein été ou sous la neige, de visu, par skype ou téléphone, nous partageons ensemble la même passion des mots et des histoires. Participer aux ateliers de FB depuis l'été 2018 se situe dans la continuité de cette démarche, pour aller toujours plus haut, toujours plus loin !

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