autobiographies #09 | l’espace d’un instant

Lorsque Louise traversa la salle du restaurant, elle remarqua le jeune homme au regard vif qu’elle avait croisé un peu plus tôt dans le métro. Passant de table en table, il tendait aux clients une tige aux minuscules fleurs mauve-pâle, ces fleurs qui donnaient l’impression d’avoir été volées la firent sourire.
L’espace d’un instant elle se retrouva devant la porte des toilettes, c’était une porte battante sans poignée, sans serrure non plus, elle se demanda si elle oserait. Elle poussa la porte, le carrelage au sol lui rappela celui de sa chambre d’étudiante au cinquième étage d’un immeuble ancien, une alternance de carreaux de ciment dépareillés.

L’espace d’un instant, elle revit la porte en stratifié marron, pelé et écaillé sur le bas, les deux fenêtres du couloir aux vitres sales, inaccessibles et monsieur Klein, son voisin de palier qui ne voulait pas déranger, qui ôtait son chapeau lorsqu’il la croisait, le tenant contre sa poitrine, qui lui offrait quelques fleurs sauvages et qui refermait aussitôt sa porte, la première d’abord, la deuxième ensuite et le bruit de la chaîne puis de la clef.
L’espace d’un instant, elle était redevenue étudiante. Dans le coin de la pièce un lit étroit, des livres posés à même le sol, des notes de cours et des rognures de chocolat à croquer, vendu par lot de cinq tablettes au Franprix à l’angle de la rue Duquesne et sur la table, la lampe en sel d’Himalaya qui baignait la pièce d’une lueur chaude et rosée rapportée d’un voyage par Yvan, son amoureux, qu’elle n’avait pas suivi, mort depuis dans un accident de moto, la lampe donc qu’elle possédait encore et dont elle ne parlait jamais. Denise cligna des yeux, elle regarda le soleil dans le ciel, c’est comme ça qu’elle aimait la fenêtre, avec le soleil. Mais juste un instant.
Cette nuit-là, elle eut du mal à s’endormir, le volet émettait comme toujours un grincement détestable, c’était un signe. L’espace d’un instant elle se vit enfant avec ses cousins, poussant sur le plancher des petits cyclistes en fer blanc, ils s’appelaient Monti, Fornara, Fantini et Charlie Gaul bien sûr. Insomnie chronique.
Elle arpentait la campagne avec Paulette, sa tante adorée, qui récitait des vers de Victor Hugo, imitant Frehel ou Germaine Montero.
Tout se brouille dans la tête de Denise, les bouquins lus pendant ses nuits d’insomnie, Melville, Steinbeck, Faulkner, des milliers de feuilles qui bruissent, les plus sèches qui crissent, l’espace d’un instant on eut dit un vélo, le cliquetis régulier sur les dents du plateau.
Mais juste un instant c’est l’appartement familial du quatrième étage de la rue des Palermes que Denise traverse. Persiennes closes, ce n’était plus qu’une variété d’aquarium, elle en retrouve les grincements, les râles qui circulaient d’une chambre à l’autre quand l’aube pointait et que les éboueurs projetaient sans ménagement les poubelles métalliques sur le trottoir. Tous ces bruits, auxquels se greffaient ceux d’une chasse d’eau ou d’un robinet, s’enrobaient de l’odeur du café qui provenait de la cuisine, que l’on dégustait avec plaisir ou avec dégoût.
Que savait-elle donc Louise? Ouvrir, fermer les portes?
Et après?

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A propos de Monique Renaudeau

Entre lecture et écriture, amoureuse de la mer et des mots, ceux qui surgissent ou qui reviennent, ceux qui s’enchaînent et qui deviennent phrases, des marées de mots.

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