autobiographies #10 | trois femmes en vitrines

Elle a ouvert les volets de la bijouterie. Elle déguste son café. Elle lit les articles du Petit Provençal. Elle les croit censurés. Elle soupire. Elle a peur des dangers à venir. Elle a froid tout à coup. Elle allume le poêle. Elle rêve de pays chauds. Elle rêve de paix. Elle attend le facteur. Elle espère des nouvelles de son homme. Elle l’imagine dans les tranchées. Elle a peur pour lui. Elle regarde sa photo. Elle aime sa douceur. Elle reçoit une cliente. Elles parlent de tout et de rien. Elle est à ménager. Elle est femme de médecin. Elle est dame patronnesse. Elle s’occupe de bonnes œuvres. Elle file vers l’église prier. Elle est soulagée de son départ. Elle est méchante comme une teigne. Elle est ennuyeuse comme un jour sans rire. Elle sort le livre de comptes. Elle s’inquiète. Elle le sait, l’argent est rare. Elle pense aux hommes sur le front. Elle fait des rangements. Elle lit la dernière lettre de Louis. Elle lui écrit qu’il lui manque. Elle l’appelle mon grand loup. Elle travaille ses pleins et ses déliés. Elle est allée à l’école. Elle a son certificat d’études. Elle aime lire. Elle rêve d’une autre vie. Elle serait Rebecca. Elle serait une dame. Elle n’est qu’une commerçante. Une mère de famille. Elle tourne en rond. Elle a vieilli auprès de lui. Elle aime sa douceur. Elle l’a soutenu jusqu’à la fin. Elle fatigue. Elle aimait se reposer sur le banc devant la bijouterie. Elle est essoufflée. Elle s’assoit sur le banc. Elle croise ses jambes gainées de soie. Elle aperçoit une maille filée sur son bas. Elle râle. Elle le portera à la stoppeuse en face. Elle entre dans le magasin. Elle allume toutes les lumières. Elle salue le commis. Elle n’est pas à l’aise. Elle sent une odeur de moisi. Elle inspecte les vitrines. Elle trouve leur contenu suranné. Elle passe à son poignet une montre Lip. Elle pense aux employées en grève sauvage. Elle n’y croit pas. Elle demandera à son mari une Seiko. Elle veut qu’il soit fier d’elle. Elle a hâte de le rejoindre. Elle est la femme du patron. Elle trône derrière la caisse enregistreuse. Elle donne des ordres aux employés. Elle les agace. Elle le sait. Elle s’en fiche. Elle tourne en rond dans l’arrière-boutique. Elle envisage des travaux de propreté. Elle envisage de vendre. Elle ne sait pas. Elle réfléchit. Elle trouve ce lieu mortifère. Elle ferme la porte derrière elle. Elle déclenche la sonnerie de la porte. Elle s’écrie : ce lieu est enchanteur. Elle discute avec le gérant. Elle trouve qu’il a apporté un air de jeunesse à ce lieu. Elle se souvient de son enfance. Elle jouait à la marchande. Elle pesait sur le trébuchet les bijoux d’or. Elle se souvient de sa première montre pour sa communion. Elle se souvient du sourire tendre de sa grand-mère. De ses rides. Elle se souvient de l’odeur des crêpes. Elle ouvrait la méthode Boscher. Elle lisait avec elle La petite poule rousse. Elle se blottissait contre elle. Elle n’a pas vu passer le temps. Elle vit à Paris. Elle parcourt le monde pour son boulot. Elle s’étourdit. Elle se marre : on dit des marins une femme dans chaque port. Elle a des amants durant ses escales. Elle ne s’arrête jamais. Elle pense que le monde est devenu fou. Elle regrette le temps passé. Elle n’a pas d’enfants Elle ne veut pas d’enfants. Elle a mis en vente la bijouterie.

Une réponse à “autobiographies #10 | trois femmes en vitrines”

  1. vous découvrir avec cette merveilleuse proposition que celle des “ELLE” comme un leitmotiv qui nous pousse à poursuivre
    une seule ou plusieurs ? je n’ai pas vraiment réussi à savoir (il me faudrait sans doute le lire plusieurs fois pour mieux l’étudier), mais en fait ça n’a que peu d’importance…
    aimé l’évocation des hommes sur le front, la présence des montres…

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