Baudelaire #2 U

Dans une ville inconnue, déambuler en regardant autour de soi, les immeubles d’un autre style que ceux de chez soi, souvent beaux, enfin, qu’on trouve beaux pour rentabiliser son voyage, les panneaux mettant en garde d’on ne sait quoi puisqu’en une langue incompréhensible, marcher et découvrir les rues tout en tentant de se repérer afin de rejoindre sans trop de détours son point de chute. 

Et puis dans une petite perception, si périphérique qu’on la croirait rebondir sur le blanc de l’oeil, ils sont apparus, sur le rebord d’une fenêtre je crois, assis, souriants, deux ours et un chat. C’est la bouche de l’ours qui m’est le plus restée en mémoire. Elle formait un vrai grand U. Ce U disait l’amour. Mais comment peut-on mettre ainsi l’amour au rebut dans la rue? A vrai dire il me semble qu’il avait plutôt été installé avec quelque soin, celui-ci, si je me souviens bien, un soin qui dit « prenez-moi », je suis l’amour. Mais je ne l’ai pas pris. Pourquoi? Je n’ai pas pris l’amour. Je l’ai vu du blanc de l’oeil, je ne l’ai pas vu.  Pourtant je l’ai reconnu et je ne l’ai pas pris, lui qui me disait: U, prends moi. Le deuxième ours était quant à lui moins bien calé, un peu couché, peut-être que sur lui moins d’amour avait frotté, il était couché la bouche ouverte si mes souvenirs sont bons, ronflant ou manquant d’air, agonisant. Un bouche en O. O secours. Je ne l’ai pas pris non plus. Le chat, tigré, était posé en travers d’eux, sa tête dans leurs poils, enfouie. Il m’a quand même appelée. J’ai filé. Allez! Ne pas être mièvre, ne pas s’apitoyer sur les années passées, sur l’amour parti autrement ailleurs, ne pas être sentimentale cela fait trop mal, avancer dans la ville inconnue, regarder en l’air, son architecture, l’analyser, se raccrocher à son Histoire sans histoires et rentrer dans la chambre sans âme, c’est bien ça: sans âme, sans âme qui déconcentre, sans âme qui submerge de nostalgie, sans ces âmes dont on ne fait pas le deuil. Tacher de vite s’endormir. 

Quand prise de regrets dans la nuit, je suis retournée vers le bord de la fenêtre, ils avaient disparus. 

A propos de Vanessa Moriss

— Je ne mange pas la peau des pêches ni la coquille des huitres. Danser ne me fait pas peur. Aimer non plus. Il se trouve que l’art me concerne. Ecrire une liste de course, un mail, un article ou un truc inconnu, est un flux continu.

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